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L’ensemble du bassin du lac Tchad est affecté par la dynamique insurrectionnelle djihadiste du groupe armé Boko Haram (BH) récemment fragilisé par l’incursion d’ISWAP et le potentiel assassinat du Leader Aboubakar Shekau (1). Le nord-est du Nigeria est un terrain propice aux violations massives des droits de l’homme, des droits de l’enfant mais aussi du droit international humanitaire touchant particulièrement la condition des femmes et des filles en zone de conflit. En effet, des milliers d’enfants et plus particulièrement des filles sont enlevés, enrôlés dans les groupes armés, abusés et réduits au rang d’esclaves. Dans un contexte de pauvreté chronique, de déplacements réguliers et prolongés, de destructions massives des socles familiaux, de détérioration des liens sociaux et de manque criant de structures éducatives avec une très faible représentation locale de l’appareil étatique, les mineurs se retrouvent dans une vulnérabilité favorisant les enlèvements et enrôlements par les groupes armés. Alors que la politisation et l’instrumentalisation des questions de genre est un enjeu géopolitique majeur du monde contemporain, il est pertinent de questionner l’impact du genre dans la situation de protection des Enfants Associés aux Forces et Groupes Armés (EAFGA) dans le nord-est du Nigeria.

Quelques chiffres

Depuis le début du conflit, l’UNICEF recense plus de 6 000 enfants (2) dont plus de 50% de filles recrutés par les groupes armés, enlevés, tués ou victimes de violentes attaques par ces mêmes auteurs. La moitié d’entre eux ont été concernés par des Violences Basées sur le Genre (VBG). En 2018, 1 947 enfants (1 596 garçons et 351 filles) ont été recrutés et utilisés par les groupes armés non étatiques dont 1 646 par la Civilian Joint Task Force et 301 par « BH » (3) Il a été également enregistré 418 mineurs (304 garçons, 86 filles, 28 inconnus) privés de liberté par l’armée nigériane car suspectés d’avoir, eux même ou leurs parents, prêté allégeance à « BH » (4). Ce chiffre a largement baissé par rapport aux années précédentes et les autorités ont libéré 2 200 enfants sur 3 600 enfants dont 1 617 filles entre janvier 2013 et Mars 2019 (5).

EAFGA, victimes et/ou « enfants-soldats » ?

Dans un contexte patriarchal, d’extrême pauvreté, de croyance religieuse forte, d’insécurité alimentaire, de manque d’éducation, de manque d’accès aux services de bases, et de violences banalisées à l’encontre des enfants (6), de nombreux mineurs rejoignent « BH » pour échapper à leurs conditions sociales, pour avoir accès à une éducation et à une autonomie financière.

Les travaux de recherches d’Hilary Matfess (7) démontrent que l’entrée de beaucoup de jeunes garçons chez « BH » est conditionnée à l’obtention de prêt pour développer de micro-business ou à l’espoir d’accéder à cela dans le temps (8). La perspective pour les garçons combattants d’avoir un statut, un revenu, une épouse permet toujours d’attirer des nouvelles recrues. Par ailleurs, à travers les différents témoignages recueillis, elle souligne que les filles de leurs côtés, victimes de kidnappings, doivent alors se convertir à l’idéologie religieuse prônée par « BH ». Celles-ci sont alors en mesure de pouvoir être mariées de force et se prêter à leur rôle d’épouse, d’esclave sexuelle, et de procréation pour assurer la longévité de la lignée et de la doctrine. En cas de refus elles sont tout simplement tuées ou bien utilisées pour des attentats suicides (9). D’autres filles et adolescentes semblent être données en cadeaux à « BH » par la famille qui a prêté allégeance, qui croit en l’idéologie et en l’avenir prometteur de leurs enfants à servir le groupe (10).

Les différentes études sur le sujet relèvent également que le rôle des adolescentes et des filles dans ce conflit a évolué et que de statut de victime elles peuvent également incarner un rôle d’actrice à part entière. Elles sont dans certains cas également enclines à prêter allégeance à « BH » qui offrirait des opportunités aux femmes d’atteindre leurs propres objectifs. En quête de statut à travers le mariage et la maternité, de sécurité financière, d’éducation, souvent non accompagnées ou séparées de leurs familles, elles aspirent à rejoindre et s’engager pour les valeurs religieuses et morales revendiquées par « BH ». En effet, le mariage précoce ou mariage d’enfant joue un rôle majeur dans l’endoctrinement : c’est un mécanisme d’adaptation, une stratégie de survie incontournable pour les filles et leurs parents qui veulent protéger leurs filles de la violence sexuelle et des enlèvements assurant ainsi le maintien de l’honneur de la famille (11). Par ailleurs, l’adoption de la sharia semble offrir un certain nombre de « mesures progressistes » au regard du traitement infligé aux femmes initialement dans cette zone. Elles ont ainsi accès à une dote correcte et respectable, à une éducation coranique et n’ont pas besoin d’être impliquées dans les travaux de la terre qui sont interdits aux femmes.

Les filles et les adolescentes, un instrument de guerre redoutable

« L’innocence » incarnée par les filles et adolescentes font d’elles d’habiles armes de guerre : elles pouvaient initialement circuler librement dans les zones contrôlées par le gouvernement en tant qu’informateur, messager, recruteur, trafiquante et même parfois combattante (12). Avec le renforcement des efforts de lutte contre le terrorisme, la figure féminine est devenue un instrument de guerre indispensable pour pouvoir agir dans les zones urbaines. Constituant un large pool pour le recrutement, les filles et adolescentes ont commencé à être utilisées pour des attentats suicides à partir de 2014 et ont été transformées en bombes humaines. Entre 2011 et 2016 (13), plus de la moitié des attentats suicides sont perpétrés par des individus féminins portant des gilets explosifs (14), dont certaines âgées de 7 ans et pour plus d’une soixantaine d’incidents celles-ci sont âgées de moins de 15 ans.

Les adolescentes et filles sont également précieuses pour « BH » qui les utilisent comme monnaie d’échange. A l’issue de plusieurs négociations il a été question de relâcher des filles en contre-partie des familles et membres de « BH ». En effet, « BH » a bien compris la valeur marchande des filles et adolescentes et a réussi à optimiser le buzz médiatique de #bringbackourgirls relatif à l’enlèvement des filles de Chibok. L’attention médiatique exacerbée par la mobilisation de personnalités comme Michelle Obama première dame des Etats-Unis à ce moment-là et du Pape ont ajouté un poids politique aux négociations. Par ailleurs, la préoccupation internationale de la place des femmes et des filles devenue une question sociétale, mais également politique, économique et humanitaire dans les pays en voie de développement, donne de la visibilité à « BH » sur la scène internationale. Le gouvernement du Nigeria se voit ainsi mis en évidence sur sa capacité à gérer cette crise et à négocier avec « BH ».

Protection juridique et réponse programmatique

Malgré l’existence d’instruments de protection légaux basés sur des textes et conventions internationales (15) adoptés par les plus grandes instances de gouvernances internationales et par le gouvernement du Nigeria on observe leurs non-ratifications (16) par les Etats du nord-est du Nigeria (Sokoto, Adamawa, Bauchi, Kano, Katsina, Kebbi, Borno, Gombe, Yobe, and Zamfara) principalement gouvernés par la Sharia, réinstaurée à partir de 1999 en tant qu’ensemble de lois civiles et pénales régissant ces Etats. La superposition du droit islamique et du droit national conduit à la non-implémentation et non-application des cadres juridiques existants dans les zones de conflits. Une des conséquences majeures pour les filles est la divergence d’interprétation de l’âge de la majorité légalement prévue versus l’atteinte de la puberté synonyme de majorité au nord-est du Nigeria. Les Etats les plus touchés par les violations des droits de l’enfant ont des taux de prévalence de mariage précoce (17) ainsi qu’un taux de mortalité maternelle les plus haut du pays, faisant du Nigeria, un des pays les plus dangereux pour mettre au monde des enfants. Cette divergence d’interprétation de statut enfant/adulte est donc cruciale pour assurer une protection holistique équitable aux filles et garçons associés aux forces et groupes armés.

D’un point de vue opérationnel, le gouvernement a lancé depuis 2014 plusieurs programmes en vue d’assurer la démobilisation, la réintégration et la réinsertion (DRR) des ex combattants et membres de « BH » repentis. Le programme Opération Safe Corridor (OPSC) mis en place depuis 2016 et financé par l’Union Européenne semble être le plus holistique. Il allie le traitement de l’idéologie religieuse et des préoccupations politico-économiques des ex-combattants à leur gestion post-traumatique d’un passage dans les rangs de « BH ». Cette approche permettrait de traiter en profondeur les causes et conséquences de la radicalisation de ces individus et faciliterait sur du plus long terme la réintégration dans les communautés en amoindrissant les taux de récidives potentielles. Néanmoins, au-delà des récentes controverses (18) relatives aux processus de profiling des « bénéficiaires » qui se sont révélés ne pas être des ex-combattants de « BH », on constate une invisibilité des femmes. En effet relayée à des fonctions reproductrices et de ménagère, la figure féminine ne semble pas être directement visée par le programme bien qu’il ait été largement démontré la primeur de son rôle dans les processus de paix et de sécurité internationale (19). De plus, la militarisation du processus impliquant des conditions de détention qualifiées d’inhumaines des EAFGA, ont également valu des dénonciations médiatisées par des organisations pour la défense des droits de l’Homme. Pour exemple, certaines filles réussissant à s’échapper des rangs de « BH » sont également tombées entre les mains de militaires pas toujours bienveillants à leurs égards, profitant de leurs vulnérabilités pour commettre de multiples abus. Enfin, le processus de réintégration, dans un environnement empreint de fortes croyances animistes et religieuses est vecteur de forte stigmatisation des enfants nés dans les rangs de BH ainsi que des filles-mères et garçons réinsérés dans les communautés.

Finalement, l’inclusion de la question de genre est centrale pour une compréhension précise du phénomène des EAFGA et plus particulièrement de la situation des filles. Ces filles, ces garçons, déterminent l’avenir des groupes armés sévissant dans la zone et par voie de conséquence impactent l’évolution de la situation politico-sécuritaire du pays et plus largement de la région du bassin du lac Tchad. De concert avec des initiatives politiques, des actions de prévention de la violence extrémiste sont indispensables pour une réconciliation et une stabilisation durable. Les mécanismes de médiation et négociation intracommunautaire, l’élaboration et la diffusion de discours alternatifs à l’extrémisme et le renforcement des opportunités socio-économiques locales, sont à mettre en place de manière intégrée. Une approche à cette question basée sur le genre permettrait de mesurer les enjeux de réintégration au sein des communautés et de potentielles récidives ou de radicalisation en réaction aux différents défis rencontrés par ces enfants.

Meg-Ann Lenoble


Références

(1) https://humangle.ng/what-shekaus-death-means-for-security-in-nigeria-lake-chad

(2) L’article premier de la convention internationale des droits de l’enfant de l’UNICEF stipule que « L’enfant est défini comme tout être humain de moins de dix-huit ans, sauf si la loi nationale accorde la majorité plus tôt. »

(3) UN General Assembly Security Council, 73rd session, Promotion and protection of the rights of children, 20th June 2019

(4) https://www.un.org/ga/search/view_doc.asp?symbol=S/2019/509&Lang=E

(5) https://www.hrw.org/report/2019/09/10/they-didnt-know-if-i-was-alive-or-dead/military-detention-children-suspected-boko

(6) The economic burden of violence against Children, Nigeria Study, Ministry of Budget and National Planning and Federal Ministry of Women Affairs and Social Development, March 2019

(7) Hilary Matfess est chercheuse au « Center for Democracy and Development” à Abuja au Nigeria ainsi qu’au Nigeria Social Violence Project de Johns Hopkins School of Advances International Studies. Elle a notamment publié un ouvrage ntitule: Women and the War on Boko Haram – Wives, Weapons, Witnesses

(8) Women and the War on Boko Hararm – Wives, Weapons, Witnesses by Hilary Matfess

(9) https://www.nytimes.com/2020/03/13/world/africa/Nigeria-Boko-Haram-bomber.html

(10) https://www.businessinsider.com/freed-nigerian-women-reveal-the-horror-of-boko-haram-captivity-2015-5

(11) Les relations sexuelles non consenties dans le cadre d’un mariage ne sont pas considérées comme des violences sexuelles ou émotionnelles et ne causeront pas de dommages au nom de la famille - https://www.unicef-irc.org/publications/pdf/digest7f.pdf

(12) « Women as Symbols and Sword in Boko Haram’s Terror » by Mia Bloom and Hilary Matfess, Institut for National Strategic Security

(13) https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/08974454.2019.1629153?scroll=top&needAccess=true

(14) https://www.nytimes.com/2020/03/13/world/africa/Nigeria-Boko-Haram-bomber.html

(15) En juillet 1990 a été adoptée par l’Union Africaine la charte relative aux droits et bien être de l’enfant (African Union Charter on the Right and Welfare of the Child (CRWC)) basée sur la convention internationale des droits de l’enfant des Nations Unies du 20 Novembre 1989. Ce texte signé par le Nigeria a été ratifié le 23 juillet 2003. Dès le 31 juillet 2003 le Nigeria avait déjà promulgué ces principes en texte de loi appelé « The Child Rights Act (CRA) »

(16) https://guardian.ng/opinion/the-nigerian-child-and-national-policies/

(17) https://www.amnesty.fr/focus/mariage-precoce

(18) International Crisis Group, Briefing n°170/ Africa, 19th March 2021, “An Exit from Boko Haram? Assessing Nigeria’s Operation Safe Corridor”

(19) UN Security Council resolution 1325 on women and peace and security (2000)