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par Abdoulaye Bâ

La Mauritanie a connu un nouveau changement au sommet de l’Etat, le 2 août 2019, après l’élection, le 22 juin 2019, à la magistrature suprême du général à la retraite, Mohamed Ahmed Ould Cheikh Ghazouani, ancien ministre de la Défense. Rompant, du coup, avec les récurrents changements violents au sommet de l’Etat, le pays vient ainsi enregistrer le premier passage à témoins entre deux présidents officiellement élus. Caricaturalement, c’est un ex-militaire qui passe l’écharpe à son ancien compagnon d’armes. Le candidat de la « Nomanklatura » militaire était largement soutenu par les chefferies traditionnelles et religieuses, ainsi que par la plupart des hommes d’affaires et certains dissidents de partis d’opposition. En fin de compte, il a été proclamé vainqueur avec 52% des voix dès le premier tour. L’annonce desdits résultats s’est déroulée dans un contexte très tendu.

L’opposition qui avait échoué à s’entendre autour d’une candidature unique est partie en rangs dispersés à la course. Néanmoins, l’ancien premier ministre (dans les années 90) Sidi Mohamed Ould Boubacar, Biram Ould Dah Abeid (IRA, anti-esclavagiste), Mohamed Ould Maouloud (candidat de la gauche traditionnelle) et Kane Hamidou Baba, candidat de la Coalition pour le Vivre Ensemble (CVE, largement soutenu par des activistes du groupe Négro-mauritanien) étaient unanimes à refuser les résultats. Spontanément, disent certains, des jeunes des quartiers périphériques sud de Nouakchott ont violemment réagi contre la déclaration du candidat Ghazouani qui s’était proclamé vainqueur, quelques heures après la fermeture des bureaux de vote. Selon un porte-parole de la police, les manifestants ont semé le désordre « en saccageant, pillant, brûlant des biens et agressant des citoyens civils, sans lien avec les évènements politiques en cours ». Le gouvernement accusera des groupes politiques Négro-mauritaniens, notamment les Forces de libération africaines de Mauritanie (FLAM, devenues Union des forces progressistes du changement, non reconnue) d’avoir instrumentalisé les jeunes et « attisé la haine raciale ». En réponse, les leaders politiques de la mouvance CVE accuseront le « système de revenir à ses anciens reflexes de chauvinisme et de racisme d’Etat contre la communauté noire ». Ainsi, le spectre de la fracture communautaire et ethnique refait surface.

Avant même la proclamation définitive des résultats, le gouvernement prendra des mesures draconiennes : coupure d’internet, bouclage partiel de trois quartiers du sud de la capitale habités majoritairement par des Négro-Mauritaniens et des Haratines. Des arrestations ciblées sont opérées. Elles visent essentiellement les activistes peuls à Nouakchott, Nouadhibou, Boghé et Kaedi, notamment. Des étrangers originaires de pays ouest-africains seront également arrêtés et montrés à la télévision officielle. Ils « avouent » avoir participé à l’agitation. Ils seront plus tard expulsés vers leurs pays d’origine. L’opposition accusera le pouvoir d’imposer un état de siège non justifié pour « couvrir sa fraude massive et son coup d’Etat électoral ». Elle reproche également au pouvoir de faire diversion, « en agitant le spectre des divisions communautaires, impliquant les ressortissants de pays voisins dans une crise politique interne, en vue de l’internationaliser dans un contexte sous régional agité et instable ».

Dialogue de la dernière heure

Sur l’ensemble des 1'544'132 électeurs inscrits, 967'594 électeurs se sont rendus aux urnes, soit un taux de participation de 62,66%. Par contre, 576'538 électeurs se sont abstenus, soit un taux de 37,34%. Enfin, 38'284 (soit un taux de 3,96%) bulletins ont été considérés comme nuls.

La Commission électorale nationale indépendante (CENI), accusée de manque de neutralité et de défaut de transparence par l’opposition, a proclamé les résultats selon l’ordre qui suit :

  1. Mohamed Ould Ghazouani, 483'312 voix, soit 52,01%
  2. Biram Dah Abeid, 172'656 voix, soit 18,58%
  3. Sidi Mohamed Ould Boubakar voix, 166'058, soit 17,87%
  4. Kane Hamidou Baba, 80'916 voix, soit 8,71%
  5. Mohamed Ould Mouloud, 22'695 voix, soit 2,44%
  6. Mohamed Lemine El-Mourteji El-Wavi, 3'676 voix, soit 0,40%

Ces résultats seront confirmés, à la virgule près par le Conseil constitutionnel, suscitant une grande surprise dans le microcosme politique mauritanien. Certains observateurs s’attendaient à un second tour inévitable entre le candidat Ghazouani et l’ancien Premier ministre, Sidi Mohamed Ould Boubacar, soutenu par Tawassoul (islamistes, première force politique à l’Assemblée nationale) et d’autres forces politiques dissidentes du pouvoir. La percée vertigineuse du leader abolitionniste, Biram Ould Dah Abeid, ne sera pas seulement la surprise du scrutin, mais aussi le signe d’un grand séisme politique qui risque de remettre en cause la nature des rapports de force politiques internes dans le pays. Déjà élu à l’assemblée nationale, en septembre 2018, alors qu’il était en détention, Biram s’impose désormais comme le premier leader de l’opposition politique en Mauritanie.

L’opposition qui crie à la manipulation des résultats refuse de les reconnaître, et de reconnaître Ghazouani comme vainqueur des élections. Donc, contestation de la légitimité du président dont l’élection a été confirmée par le Conseil constitutionnel.

Visiblement soucieux d’apaiser les grandes tensions qui ont suivi l’élection, le gouvernement sortant du Président Mohamed Ould Abdel Aziz, tente un dialogue de dernière minute avec les leaders de l’opposition. Pour ce faire, le premier responsable de l’Union pour la République (UPR, parti au pouvoir), Seyidna Ali Ould Mohamed Khouna (par ailleurs ministre de la Fonction publique), ouvre un créneau de discussions avec Biram Ould Dah Abeid, proclamé deuxième au scrutin.

A la grande surprise des observateurs, les deux parties donnaient l’impression d’avoir avancé dans les discussions pour un apaisement de la situation. Ils semblaient même être d’accord pour œuvrer à désamorcer la crise consécutive à l’élection présidentielle. Consultés par leur homologue Biram, les autres candidats de l’opposition, regroupés dans une coordination de suivi, rejettent le principe du dialogue avec le pouvoir sortant. Plus tard, cette tentative de dialogue sera avortée. Les deux parties ne semblent pas avoir pu s’accorder sur l’analyse, les conclusions et les propositions de solution pour les grands dossiers objet de leurs discussions : question de l’esclavage et de la cohabitation raciale, démocratie et gouvernance, économie et questions culturelles et sociales, etc.

Attentes et espoirs

Installé officiellement au pouvoir le 2 août 2019, le Président Ghazouani semble avoir suscité de grands espoirs dans le pays. Largement secouée par les dix années d’une gouvernance agitée, fortement marquée par une tension permanente entre les acteurs politiques sous le régime du Président Mohamed Ould Abdel Aziz, la classe politique du pays nourrit l’espoir de voir son successeur amorcer une nouvelle manière de gouverner. Peint comme un homme poli, bien éduqué et mesuré, le Président Ghazouani entame son mandat avec un large préjugé favorable. Saura-t-il être à la hauteur des attentes ? Toute la question est là !

A moins de cent jours de son magistère, les Mauritaniens commencent à montrer des signes d’impatience. Assoiffés de voir le nouveau président rompre de manière radicale avec les méthodes, les hommes et les pratiques de son ancien compagnon, ils expriment de plus en plus leur scepticisme par rapport à un certain nombre de décisions. Il s’agit notamment du maintien ou du retour en première ligne de certaines personnalités qui symbolisaient l’ère du Président Aziz. Il s’agit notamment de la reconduction de certains ministres d’Aziz dans le gouvernement (Energie, Pêche, etc.) et la nomination de son ancien ministre des Finances à la tête de la Société nationale de l’industrie minière (SNIM), poumon éprouvé de l’économie mauritanienne. D’autres s’interrogent sur la lenteur que son gouvernement met à prendre effectivement en charge la solution politique de plusieurs dossiers sensibles. Ils évoquent surtout la révision profonde des règles de la gouvernance pour davantage de transparence et de participation équitable de toutes les composantes du pays, le dialogue politique inclusif à amorcer, l’esquisse de solutions concrètes pour des questions sociales cruciales comme l’esclavage et la cohabitation ethnique ainsi que l’apaisement des rapports entre l’État et certains acteurs économiques et politiques qui avaient maille à traiter avec le Président Ould Abdel Aziz.

Les Mauritaniens suivent toujours avec un vif intérêt les premières décisions du Président dans le domaine de la sécurité. À cet égard, il semble qu'il ne s'écartera pas des démarches de son prédécesseur, du moins dans les orientations générales de la conduite des affaires sécuritaires. Le 11 octobre 2019, le président a signé un décret prolongeant de deux ans les conditions de service des généraux et de certains officiers supérieurs de l'armée, retardant ainsi leur départ à la retraite. Le maintien de ces cadres, qui occupent des postes sensibles au niveau de l'armée ou comme attachés militaires dans les ambassades mauritaniennes à l'étranger, a été interprété comme une volonté de temporiser afin de ne pas brouiller les cartes sécuritaires du pays.

Par contre, certains observateurs créditent le nouveau président de certains signes jugés positifs. Ils mettent en avant sa décision de nommer un gouvernement fortement dominé par des compétences nationales connues, l’amorce d’une série de rencontres avec les leaders des courants politiques d’opposition, notamment ses challengers lors de la dernière présidentielle, la prise en charge de la question de l’éducation et la promesse de réserver la plus grande part du budget de 2020 aux secteurs sociaux (Éducation, Santé, Solidarité sociale et lutte contre les inégalités).

En tout état de cause, l’opinion mauritanienne attend la première sortie publique de leur nouveau président. Prévue à l’occasion de ses cent jours au pouvoir, elle permettra sûrement d’avoir une lecture plus lucide sur la question qui taraude tous les Mauritaniens sur le changement au sommet de l’État intervenu au mois d’août dernier. S’agit-il d’une nouvelle page dans l’histoire du pays ou juste une timide alternance dans la continuité ?


Liens pour davantage d’informations :

1. https://www.lopinion.fr/edition/international/mohamed-ould-ghazouani-nouveau-president-mauritanien-veut-jouer-propre-162491
2. http://fr.ami.mr/Depeche-49408.html
3. https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lection_pr%C3%A9sidentielle_mauritanienne_de_2019
4. http://www.fr.alakhbar.info/14939-0-La-Mauritanie-en-etat-durgence-non-declaree-Depute.html
5. https://www.jeuneafrique.com/773836/politique/mauritanie-qui-sont-les-six-candidats-a-lelection-presidentielle-de-juin/
6. https://www.france24.com/fr/20190626-presidentielle-mauritanie-opposition-denonce-etat-siege
7. https://afrique.latribune.fr/politique/2019-06-28/main-etrangere-en-mauritanie-comment-reagissent-le-senegal-le-mali-et-la-gambie-821887.html
8. https://www.lopinion.fr/edition/international/mauritanie-mohamed-ould-ghazouani-remporte-presidentielle-190649
9. https://afrique.latribune.fr/politique/2019-08-09/mauritanie-un-gouvernement-ould-ghazouani-dans-la-continuite-ould-abdelaziz-825534.html
10. https://mondafrique.com/les-premiers-faux-pas-du-general-ghazouani-a-la-tete-de-la-mauritanie/
11. https://www.ifri.org/fr/espace-media/lifri-medias/mauritanie-president-ghazouani-veut-montrer-quil-nest-prisonnier-reseaux
12. https://kassataya.com/2019/10/03/mauritanie-samba-thiam-ne-donne-pas-un-blanc-seing-a-ould-ghazouani/