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A un jour du début de l’année 2008 on nous a appris la mort d’un détenu du camp de détention de Guantánamo Bay. Après quatre « suicides » dans ce camp de sinistre réputation (1), trois simultanés (un Yéménite et deux Saoudiens) le 10 juin 2006 et un quatrième le 30 mai 2007 (un Saoudien), nous voilà avec une cinquième victime (un Afghan). Abdul Razzak, âgé de 68 ans, ne s’est pas, lui, suicidé ; il est décédé le 30 décembre d'un cancer colorectal après avoir subi une chimiothérapie depuis le mois d’octobre. Arrêté en janvier 2003, Abdul Razzak est présenté par les autorités américaines comme « ayant eu de nombreux liens avec des forces hostiles à la coalition ».

À Guantánamo près de 300 détenus croupissent encore dans des conditions inhumaines, certains d’entre eux souffrant de graves pathologies, sans être jugés ni même inculpés. Ils sont pris dans un véritable piège. Ils ne veulent pas être remis aux autorités de leurs pays d’origine où ils risquent de subir un traitement pire qu’à Guantánamo, les autorités américaines qui ne cherchent qu’à s’en débarrasser leur refusent l’accès au sol américain de peur qu’ils n’intentent des procès contre le gouvernement étatsunien, et aucun pays tiers n’est disposé à les accueillir.

La fin de l’année 2007 a aussi été une période où l’épouvantail « Al-Qaïda » à été agité à outrance.

Deux explosions endeuillent le 11 décembre deux quartiers d’Alger (Benaknoun et Hydra), et le ministre de l’intérieur algérien, Yazid Zerhouni, livre immédiatement à la presse sa « conviction » que c’est l’œuvre d’« Al-Qaïda », alors que beaucoup d’observateurs y voient l’expression habituelle en Algérie d’une lutte inter clanique au sommet du pouvoir, cette fois-ci vraisemblablement au sujet du troisième mandat présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika. Et lorsqu’on lui a reproché de ne pas attendre le déroulement et les résultats d’une enquête, les médias algériens « libres et indépendants » produisent dans les heures qui suivent un communiqué de la « Branche d'Al-Qaïda au Maghreb islamique » revendiquant les attentats.

Quatre Français sont tués, et un cinquième grièvement blessé par balles, le 24 décembre en Mauritanie, dans une attaque d'hommes armés non identifiés sur une route près d'Aleg, à l'est de Nouakchott. Les médias, notamment français, ont d’abord parlé d’un crime crapuleux et d'une « tentative de vol à main armée par trois hommes circulant à bord d'une berline », mais le ministre de l’intérieur mauritanien, Yall Zakaria Alassane, est venu affirmer deux jours plus tard qu’il s’agit d’un « acte terroriste » commis par des groupes affiliés à Al-Qaïda. Ce sera l’occasion d’opérer des purges dans les rangs de la mouvance islamique en Mauritanie, dont de nombreux membres n’ont été libérés que récemment suite à la pression internationale. Le porte-parole de Yall Alassane expliquera que les actes terroristes, c’est le prix que la Mauritanie doit payer par avoir accédé à l’ère de la mondialisation.

Un attentat à Rawalpindi près d’Islamabad coûte la vie le 27 décembre à l’ancien Premier ministre Benazir Bhutto. Beaucoup de Pakistanais suspectent les services de renseignement de son adversaire farouche Pervez Musharraf, mais le ministre pakistanais de l’intérieur, Hamid Nawaz, s’empresse de déclarer : « Nous avons la preuve qu’Al-Qaïda et les talibans sont derrière l’attentat-suicide contre Benazir Bhutto ». En quoi consistent ces preuves ? En une communication téléphonique interceptée par ses services dans laquelle le chef présumé d’Al-Qaïda au Pakistan, Baïtullah Mehsud, « félicitait un de ses hommes après l'attentat ». Ce dernier démentira de suite cette version des faits et niera toute implication dans ce meurtre.

A part leur atrocité, ce que ces événements ont en commun, c’est qu’ils représentent des « opportunités politiciennes » pour des régimes répressifs et corrompus qui, désormais, ne jurent que par Al-Qaïda pour être agréés par leur maître locataire de la Maison blanche. Le régime algérien, au bord de l’écroulement en 2001, a provisoirement retrouvé un second souffle après les événements du 11 Septembre et a même réussi à « se vendre » outre Atlantique comme étant « l’Expert » en matière de lutte antiterroriste, moyennant soutien multiforme.

Pour faire croire à leurs thèses, les autorités de ces pays nous produisent des « communiqués », des « appels téléphoniques », impossibles à authentifier, et d’autres « indices » impossibles à vérifier. Ceci me rappelle les années 90 lorsque le GIA sévissait en Algérie. Des communiqués se déversaient d’Alger sur les rédactions mondiales, sans que personne ne puisse les authentifier, et des porte-paroles du GIA à l’étranger étaient branchés sur des casernes militaires en Algérie pour prendre leurs instructions (voir Paris-Match du 9 octobre 1997).

Pour les Algériens qui ont vécu les événements tragiques des années 90, et qui ont découvert par la suite comment certains cercles du régime militaire algérien avaient instrumentalisé la violence, les attentats, les massacres et autres crimes contre l’humanité, à des fins stratégiques et politiques – dans le cadre de la lutte contre insurrectionnelle – Al-Qaïda ne représente que le mutant du GIA à l’échelle mondiale.

Et si Al-Qaïda n’était qu’un fantôme fabriqué par des experts de la stratégie COIN (COunter INsurgency), outil bien rôdé, et discipline bien établie dans la plupart des académies militaires du monde, notamment occidentales, car plusieurs fois éprouvée dans les continents du Sud durant la seconde moitié du 20ème siècle ? Pourquoi ce fantôme épouvantable ? Afin de faire diversion sur ce qui se passe dans les nombreux Guantánamo érigés dans les quatre coins du monde, afin de faire oublier la guerre menée contre l’Humanité (répression, humiliation, pillage, etc.), dans les Etats de non droit, de plus en plus nombreux.

Je sais que c’est une question qui dérange. Elle met mal à l’aise parce qu’on refuse d’admettre, en tant que citoyen vivant au 21ème siècle, à l’ère d’Internet et du téléphone portable, que l’on puisse être une victime malheureuse d’une grosse « escroquerie intellectuelle » ? Parce qu’on porte en soi l’assurance, voire l’arrogance, de celui qui a perdu la capacité de questionner les choses et d’interroger les événements. C’est le mal de ce siècle naissant, l’absence de sens critique, non pas chez le commun des mortels, mais chez les « élites », formées pourtant pour chercher à démêler le vrai du faux.

Autrement, comment peut-on expliquer que les citoyens fassent une confiance aveugle aux discours officiels dominants ?

En réalité, si on « avale » si facilement ces discours, sans avoir le temps de les « mâcher » convenablement, c’est parce qu’on est soumis à une machine médiatique redoutable qui les propage en continu, une machine directement ou indirectement aux ordres, qui fait appel pour les « valider », à des « experts », autoproclamés, es terrorisme, es monde arabe, es Maghreb, es islam, etc. qui viennent nous livrer leurs exégèses fumeuses des thèses décrétées par des régimes criminels à l’échelle nationale ou mondiale. Le dernier scoop émis récemment par un prétendu « expert es Al-Qaïda » invité sur le plateau de la chaîne France 24, est que la « Branche d'Al-Qaïda au Maghreb islamique » vient d’instituer un diplôme en « sciences du jihad » pour concurrencer les branches traditionnelles ! Cette nouvelle lui a permis évidemment d’expliquer pourquoi un bus d’étudiants était près du site de l’une des explosions d’Alger.

Si on « avale » si facilement ces discours, à en subir une « indigestion intellectuelle », c’est parce qu’ils sont accrédités par le silence compréhensible des services de renseignement, au fait de ce qui se trame derrière la scène, et surtout le silence complice des chancelleries qui taisent ce qu’elles savent pour préserver des intérêts politiques et/ou économiques. A ce sujet, je me rappelle les propos de cet officier de la DST française, que j’ai rencontré il y a plus de dix ans, au sujet des attentats commis à Paris en 1995 : « Notre police scientifique a fait son boulot. Nous avons pu identifier des pistes qui mènent aux services algériens. Nous avons établi un rapport d’enquête, mais les autorités politiques ont préféré le mettre dans le tiroir. »

Puisse l’année 2008 nous ouvrir les yeux et le cœur pour y voir plus clair afin de ne pas mourir idiots.

Abbas Aroua
1er janvier 2008


* Le calendrier de l’abrutissement a comme date d’origine un 11 Septembre 2001

Presque tout le monde connaît Alain Finkielkraut et son engagement pour toutes les victimes de « l'intégrisme islamique » qui veut « assassiner la liberté ».

En 2002, il défendait Oriana Fallaci sur les colonnes du Point (N°1549, 24/05/2002), à propos de son pamphlet La rage et l'orgueil. Dans un article intitulé « Fallaci tente de regarder la réalité en face » il s’étonnait que : « Nous vivons ce moment étrange de notre histoire où, pour être vertueux, pour être moral, pour être un type bien, il faut faire en sorte que la vérité n'affleure jamais ». Et d’ajouter : « Oriana Fallaci a l'insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s'efforce de regarder la réalité en face. Elle refuse le narcissisme pénitentiel qui rend l'Occident coupable de ce dont il est victime. »

Dans le quotidien Libération du 9 février 2006, il écrivait au sujet de la crise des caricatures danoises, sous le titre provocateur « Fanatiques sans frontières : les intégristes islamistes sont des ennemis redoutables » :

« Quels sont les premiers responsables de cette crise ? "Les dessinateurs et les journalistes qui n'ont pas su tempérer l'exercice de la liberté d'expression par le respect des croyances", disent maintenant la plupart des chefs de gouvernement occidentaux et, avec eux, nombre d'intellectuels. Ces sages oublient que le respect des croyances et la liberté d'expression sont les deux faces d'une même médaille. Ceux qui combattent la liberté d'expression au nom du respect de leur croyance, méprisent les croyances des autres et le font très ostensiblement savoir. […] L'image qui a mis le feu aux poudres représente Mahomet coiffé d'un turban en forme de bombe. Image injurieuse, nous dit-on. Lien blessant, lien offensant, lien diffamatoire entre le Prophète et le terrorisme. Sans doute. Mais ce lien, ce ne sont pas les caricaturistes danois qui l'ont établi, ce sont les jihadistes. […] Il ne suffit pas, pour vivre dans un monde pacifique, ni même d'ailleurs pour avoir la paix, d'abjurer tout esprit de conquête, de confesser ses crimes et de proclamer urbi et orbi qu'on n'a pas d'ennemis. La preuve : nous faisons ardemment tout cela et force est de reconnaître que, malgré nos efforts, nous avons des ennemis déterminés et redoutables. »

Dans les colonnes du Figaro du 27 novembre 2006, sous le titre « L'affaire Redecker et la blessure de la liberté », il écrivait :

« La France était le pays de Voltaire écrasant l'Infâme. Elle n'était heureusement pas que cela, mais elle était cela aussi. Ces dernières semaines, je me suis anxieusement demandé si la France ne devenait pas le pays où l'Infâme pouvait écraser Voltaire, comme si de rien n'était ou, du moins, avec des circonstances très, très atténuantes. […] Tout le monde ou presque a répété que la liberté d'expression était un droit imprescriptible, mais le premier réflexe du ministre de l'Éducation nationale, bientôt relayé par son collègue de la culture, a été de rappeler à ce fonctionnaire effervescent son devoir de réserve. Tandis que la Ligue des droits de l'homme jugeait ses idées "nauséabondes", que Le Canard enchaîné se déchaînait contre lui et que l'islamologue Olivier Roy écrivait dans la revue Esprit qu' "on ne peut pas distinguer un mauvais racisme (l'antisémitisme de Dieudonné) d'un bon comme serait celui de Redecker", et surenchérissait en déclarant au journal Libération que "ceux qui s'amusent délibérément à chatouiller la fatwa" ne doivent pas s'étonner des réactions suscitées par leur provocation débile. Quant au journaliste et romancier Gilles Martin-Chauffier, il a lâché la bride au dégoût et écrit ceci : "Il faut être d'une malhonnêteté intellectuelle stupéfiante pour signer une chronique aussi haineuse que celle de Robert Redecker. Et c'est cracher à la figure de la liberté de pensée que de prendre la défense de ce simplet qui ne songe qu'à acquérir la notoriété ouvrant la porte des grands éditeurs." Afin de ne pas jeter de l'huile sur le feu, on a jeté, à pleines poignées, le discrédit sur le fauteur de troubles. Moins d'un an après l'affaire des caricatures, on n'a rien trouvé de mieux, de tous côtés, que de lui faire grief d'être caricatural. Il est donc temps et plus que temps de libérer le oui à Redecker du mais qui l'entrave, qui l'étouffe et qui finalement le bâillonne. Si nous ne voulons ne pas laisser s'instaurer dans l'espace public le règne de l'autocensure, notre soutien doit être inconditionnel. Il n'y a pas de mais qui tienne, car ce mais conduirait demain à expurger les librairies et les bibliothèques d'œuvres aussi islamiquement incorrectes que Jusqu'au bout de la foi de Naipaul ou Tristes Tropiques de Levi-Strauss. »

Et de conclure enfin :

« Et puis, on l'oublie trop souvent : la liberté d'expression n'est pas une sinécure. Ce droit de l'homme n'est pas seulement mon droit. L'homme, c'est moi, mais ce n'est pas que moi. L'homme, c'est aussi les autres hommes et leur droit insupportable de dire des choses que je n'ai pas envie d'entendre, des choses qui m'énervent, qui m'effraient, qui me blessent, qui m'accablent, qui m'écorchent vif, qui me font mal. Dans une société ouverte, aucune conviction n'est souveraine, ce qui fait qu'elles sont toutes en colère. "Ma liberté n'a pas le dernier mot, je ne suis pas seul", écrit Emmanuel Levinas. Voilà sans doute pourquoi la liberté d'expression est si fragile. Il y a des gens qui ont envie d'être seuls ou, plus exactement, d'être seuls à être. Il nous incombe d'inhiber ce désir, de le vaincre en nous et hors de nous. C'est visiblement une question de vie ou de mort. »

Jusque là, Alain Finkielkraut a toujours été conséquent et cohérent. Or, récemment, j’ai écouté par hasard une partie de l’émission « Le zapping de France Inter » (10 novembre 2007), où il était l’invité ; il commentait l'interdiction faite à Bertrand Cantat à sa libération, « de publier un livre, d'écrire une chanson ou d'intervenir publiquement de quelque façon que ce soit sur le crime qu'il a commis », de façon quelque peu surprenante.

Voici un extrait de son intervention :

« Je trouve que ce moment devrait être gardé, édité, éternisé. C'est un moment monstrueux. Je dis bien absolument monstrueux. On en vient au nom de la liberté d'expression à revendiquer la barbarie pure ; il ne devrait pas y avoir besoin de loi pour interdire à Cantat d'écrire une chanson sur la mort de Marie Trintignant. Et je lui ai fait assez de crédit, pour penser que quand bien même il n'y aurait pas eu de loi, il ne l'aurait pas fait. Parce que cet homme est atteint par l'acte qu'il a commis. Non il n'est pas ce frappeur d'enfants, cet homme violent qu'on a voulu représenter ; son cas est singulier. Il n'empêche, il a tué, accidentellement ou non, une femme qu'il aimait. Et je ne pense pas qu'il aurait en tête de blesser sa mère, ses proches, ses enfants, en écrivant une chanson sur ces faits. »

Le présentateur l’interpelle alors : « Monsieur Finkielkraut, si vous me le permettez, revenons au principe même de l'interdiction et de la censure, est-ce qu'il n'y a pas une contre productivité ; on est dans le bovarysme total, et… ? » Mais il est vite interrompu par Finkielkraut :

« Non, la censure c'est la civilisation même. Quand-même, on ne peut pas mettre à égalité le vrai et le faux ! La censure c'est le droit. Le droit fixe des limites. Je pense que normalement la civilisation doit fixer des limites. Si on est à ce point obnubilé par la liberté d'expression, et qu'on ait besoin du droit, alors vive le droit ! Mais penser que c'est une nouveauté, et qu'un avocat ose dire que c'est une nouveauté, je ne sais pas quel est ce chroniqueur, il a le droit d'ignorer tout du droit et d'ignorer tout de la civilisation, tout de même quand on libère quelqu'un qui a tué quelqu'un d'autre dans le pays où cette personne a été tuée, eh bien on veut tout simplement que cette libération ne soit pas un trouble à l'ordre public. Et ça existe dans le droit. Un trouble à l'ordre public ça veut dire que si moi j'écris ceci ou cela sur Marie Trintignant, je vais blesser sa mère, je vais blesser ses anciens maris, je vais meurtrir ses enfants, c'est un trouble à l'ordre public, ce trouble ne doit pas avoir lieu. Et je le répète, il n'y a aucun rapport entre ce que ressent Cantat et ceux qui en son nom demandent qu'il n'y ait aucune limite, demandent une espèce de "lâcher tout" qui est la barbarie même. »

Résumons :

1) Lorsqu’Alain Finkielkraut est face à des propos qui heurtent la sensibilité de plus d’un milliard d’êtres humains, dont plusieurs millions en France, il affirme que :

- Nous vivons ce moment étrange de notre histoire où, pour être vertueux, pour être moral, pour être un type bien, il faut faire en sorte que la vérité n'affleure jamais.
- Oriana Fallaci a l'insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux.
- Ceux qui combattent la liberté d'expression au nom du respect de leur croyance, méprisent les croyances des autres.
- Il ne suffit pas, pour vivre dans un monde pacifique d'abjurer tout esprit de conquête, de confesser ses crimes et de proclamer urbi et orbi qu'on n'a pas d'ennemis.
- Je me suis anxieusement demandé si la France ne devenait pas le pays où l'Infâme pouvait écraser Voltaire.
- Si nous ne voulons ne pas laisser s'instaurer dans l'espace public le règne de l'autocensure, notre soutien [à Redecker] doit être inconditionnel. Il n'y a pas de mais qui tienne.
- La liberté d'expression n'est pas une sinécure. Ce droit de l'homme n'est pas seulement mon droit. L'homme, c'est moi, mais ce n'est pas que moi. L'homme, c'est aussi les autres hommes et leur droit insupportable de dire des choses que je n'ai pas envie d'entendre, des choses qui m'énervent, qui m'effraient, qui me blessent, qui m'accablent, qui m'écorchent vif, qui me font mal.
- Dans une société ouverte, aucune conviction n'est souveraine.
- "Ma liberté n'a pas le dernier mot, je ne suis pas seul", écrit Emmanuel Levinas. Voilà sans doute pourquoi la liberté d'expression est si fragile. Il y a des gens qui ont envie d'être seuls ou, plus exactement, d'être seuls à être. Il nous incombe d'inhiber ce désir, de le vaincre en nous et hors de nous. C'est visiblement une question de vie ou de mort.

2) Mais lorsqu’Alain Finkielkraut est face à des paroles qui risquent de heurter la sensibilité de quelques êtres humains, il affirme plutôt que :

- On en vient au nom de la liberté d'expression à revendiquer la barbarie pure.
- L'espèce de "lâcher tout" qui est la barbarie même.
- On ne peut pas mettre à égalité le vrai et le faux.
- La censure c'est la civilisation même.
- La censure c'est le droit.
- Normalement la civilisation doit fixer des limites. Si on est à ce point obnubilé par la liberté d'expression, et qu'on ait besoin du droit, alors vive le droit !
- Un trouble à l'ordre public ça veut dire que si moi j'écris ceci ou cela sur Marie Trintignant, je vais blesser sa mère, je vais blesser ses anciens maris, je vais meurtrir ses enfants, c'est un trouble à l'ordre public, ce trouble ne doit pas avoir lieu.

Conclusion : Ou bien, Alain Finkielkraut a évolué dans sa réflexion sur les limites de la liberté d’expression ; après tout, on a le droit de changer. Ou bien, il a une drôle de façon de concevoir le trouble à l'ordre public.

Abbas Aroua
8 décembre 2007

Les bonzes de Birmanie ont faim. Dépendant pour leur nourriture quotidienne essentiellement des offrandes, ces moines bouddhistes qui consacrent leur vie à la méditation, ont senti dans leur chair l’effet de la dégradation sensible des conditions de vie dont souffre le citoyen birman. Bravant la mousson et défiant les militaires, ils sortent depuis plusieurs jours de leur retraite pour se déverser dans les rues de Rangoon et des autres grandes villes de Myanmar.

Hier, ils étaient 30 milles à la tête d’une marche qui a regroupé jusqu’à 100 milles personnes manifestant leur colère contre la vie chère. Les manifestants birmans sont relayés par tous les médias occidentaux ; ils font la une des journaux. Les chancelleries occidentales s’agitent. Les hommes politiques se bousculent pour témoigner de leur compassion et afficher leur soutien à la révolte « couleur cannelle ». Maxime Bernier, chef de la diplomatie canadienne demande à la Birmanie d'engager un dialogue avec l'opposition démocratique, George W. Bush annonce de la tribune de l'ONU de nouvelles sanctions étatsuniennes contre la junte militaire birmane. Gordon Brown appelle l'UE à durcir sa position contre le régime birman. Nicolas Sarkozy promet de recevoir une délégation de l’opposition birmane à l’Elysée dès son retour de New York.

On ne peut que se réjouir de cet élan d’humanité, de cette conscience de la misère de l’Autre. Si seulement cette compassion s’étendait un peu plus pour couvrir d’autres peuples misérables de la planète, des peuples tout aussi opprimés que le peuple du Myanmar !

Par exemple, les plus d’un million de Palestiniens affamés dans la Bande de Gaza, soumis à un embargo illégitime et inhumain. Un embargo voulu non seulement par les Israéliens, mais aussi par de nombreuses capitales occidentales, voire même par le gouvernement Mahmoud Abbas, qui par la voie de son ambassadeur à l’ONU a demandé il y a quelques semaines le maintien de cet embargo.

Par exemple, les plus de 30 millions d’Algériens, dont la moitié vit au dessous du seuil de pauvreté. Un peuple réduit à la misère par un régime militaire répressif et corrompu, incapable, en 2007 et avec des réserves dépassant les 100 milliards de dollars, de garantir l’approvisionnement de la population en lait, qui importe… des pommes de terre du Canada, et qui pousse les jeunes Algériens désespérés – garçons et filles – vers la voie mortelle de la harga (traversée de la Méditerranée sur des embarcations précaires). Ce pouvoir règne en Algérie depuis 45 ans, exactement comme c’est le cas au Myanmar, dirigé par une junte depuis 1962. Mais ce n’est pas là la seule similitude entre les deux pays. Le peuple algérien, tout comme le peuple birman, s’est révolté en 1988 pour se libérer et s’est vu réprimé sauvagement par les blindés de l’armée nationale qui ont fait des centaines de victimes. Il a aussi tenté au début des années 90, comme au Myanmar encore, l’expérience des urnes, mais la volonté de la junte y aura mis fin brutalement, en annulant les seules élections libres et transparentes qu’a connu le pays. Le bilan de la répression en Algérie est cependant sans commune mesure avec celui de la junte birmane, mais il vrai que les victimes ne sont pas tout à fait les mêmes… Enfin l’Algérie et la Birmanie ont en commun des richesses en hydrocarbures, très convoitées d’ailleurs par les puissantes multinationales du pétrole et du gaz.

Alors quand verrons-nous les chancelleries occidentales, qui considèrent les régimes illégitimes d’Alger et de Ramallah comme des « gouvernements amis », traiter les populations de Gaza et d’Algérie avec la même compassion que celle de Birmanie ?

Et quand aurons-nous enfin un message clair et fort que, contrairement à la perception qui se propage et se renforce de plus en plus chez les populations musulmanes, pour l’Occident, être musulman n’exclut pas nécessairement du domaine de la compassion universelle ?

Abbas Aroua
26 septembre 2007

Parmi les règles élémentaires de la communication courtoise, respectueuse de l’interlocuteur, il y en a une qui recommande en cas de malentendu, de dire « je n’ai pas entendu » ceci ou cela, au lieu de dire « vous n’avez pas dit » ceci ou cela. Car après tout, comme le notait un ami, celui qui parle est responsable de ce qu’il dit, et celui qui écoute est responsable de ce qu’il entend.

Il y a une autre règle de base qui recommande, toujours en cas de malentendu, de dire « je me suis peut-être mal exprimé » au lieu de dire « vous ne m’avez pas compris », et ce, bien entendu, pour ne pas heurter la sensibilité de l’interlocuteur en faisant douter de ses capacités cognitives.

Or, certains non seulement ne respectent pas cette dernière règle mais utilisent un ton insultant en rétorquant à l’Autre : « Vous êtes décevant, car vous ne disposez pas d’assez d’intelligence pour me comprendre ».

C’est exactement de cette façon que s’est exprimée ce matin une militante du parti turc CHP de centre gauche, sur l’antenne d’Euronews. Commentant les résultats des élections législatives de la veille, gagnées par l’AKP, elle a affirmé que : « Pour moi, ce résultat est une déception. Je pensais que le peuple serait plus intelligent ; nous n’en sommes pas encore là. Ce n’est pas bon pour la Turquie. » Et une autre militante du MHP ultranationaliste d’ajouter d’un ton amer : « Le pays a bien mérité ce qui lui arrive ! »

On a le droit de ne pas voter pour l’AKP. On a le droit de le détester, de le combattre politiquement. On a le droit d’être triste à perdre une élection. Mais a-t-on le droit d’insulter l’intelligence de tout un peuple – c'est-à-dire 80 millions d’êtres humains – parce qu’on a été incapable de le convaincre de faire un autre choix ?

Dans la presse de ce matin, certains analystes politiques prévoient l’intervention prochaine de l’Armée et des syndicats pour « faire face » à la victoire de l’AKP. Peut-être que les hiérarchies militaire et syndicale ont effectivement des projets au point, pour distiller leur « intelligence » au peuple turc. Je dis bien hiérarchies, car la base de ces institutions est formée d’enfants du peuple turc, et il n’y a pas de raisons pour que son choix politique diffère de celui de la population générale.

Si les galonnés turcs venaient à s’aventurer sur le terrain politique, ce serait une grave erreur qui coûterait cher à la Turquie. Et je dis cela en me basant sur un cas semblable dans l’histoire récente du monde musulman : celui de l’Algérie.

Il y a quinze ans, il y eu dans ce pays du Maghreb des élections législatives libres et transparentes. Elles ont donné une forte majorité au FIS, un parti de la même orientation idéologique que l’AKP. Entre les deux tours, le chef d’un parti algérien dit « pour la Démocratie » a commenté les résultats par une expression devenue célèbre : « Je me suis trompé de peuple. » Les socialistes algériens ont sorti leurs troupes à la rue pour prévenir contre le danger que représentent les « intégristes » pour l’Algérie, des intellos nourris par le pouvoir et des barons de la centrale syndicale se sont rassemblés pour la sauvegarde de la république. La hiérarchie militaire a répondu présente pour « faire barrage au péril vert ». Le second tour des élections n’aura pas lieu.

Cet acte a-t-il sauvé l’Algérie ? Hélas non. Ce fut la « première violence » qui allait ouvrir les portes de l’enfer de la violence et de la contre-violence qui durera plus d’une décennie et dont le bilan, je ne me lasserai pas de le réitérer – la répétition ayant des vertus pédagogiques –, est de près d’un quart de million de victimes, des dizaines de milliers de torturés, des milliers de disparus, des centaines de milliers de déplacés et d’exilés et des dizaines de milliards de dollars de dégâts matériels.

Abbas Aroua
23 juillet 2007

Dans son essai « poésie et culture apolitique » publié dans From Pages of Day and Night (Northwestern University Press, 2000), le poète syrien Adonis écrit : « La culture arabe a supprimé tout questionnement. Basée sur la Réponse, elle a institué une poésie qui ne peut dire que ce qui est connu, une poésie de l’explicite. Ainsi, la première difficulté à laquelle se trouve confrontée la poésie arabe réside, paradoxalement, dans la culture de la facilité. »

Je trouve que cette constatation ne s’applique pas uniquement à la poésie arabe, ou à la poésie tout court, mais touche divers aspects de la vie moderne : politique, économie, médias, art, etc. au point que l’on peut parler à juste titre d’une « culture de la facilité ». Une culture dans laquelle l’effort, la discipline, la rigueur, semblent être relégués au rang de l’archaïsme.

Depuis la plus tendre enfance, on inculque aux jeunes que le succès ne passe plus forcément par le dépassement. On les encourage à prendre un autre chemin qui y mène sans peine : celui du moindre effort. Pour certains pédagogues, l’éducation doit être avant tout divertissement ; demander à l’enfant d’apprendre par cœur les tables de multiplication ou de mémoriser un poème, relève, à leurs yeux, de la pédo-torture.

Dehors tout incite l’enfant à la facilité dans une société de l’abondance. Il n’a qu’à claquer des doigts et il a le dernier modèle de la poupée Barbie ou la version la plus récente de son jeu électronique préféré. En grandissant, il se trouve naturellement attiré par l’argent facile, la célébrité facile, le discours facile, le sexe facile. Ceci produit la génération de la « star-académisation » artistique, de la « sms-isation » linguistique, de la spéculation boursière, du « dopage » sportif et de la « people-isation » politique. Mais il y a en particulier deux domaines touchés par cette culture de la paresse que j’aimerais évoquer ici : la science et l’information.

Près de 2000 publications scientifiques sont produites par jour à travers le monde. Dans la montagne de papiers publiés chaque année, quelle est la fraction originale ? Combien valent plus que la quantité de bois sacrifiée pour les imprimer ? Très peu. C’est d’ailleurs le cas également de la production littéraire. La recherche ne rime plus avec innovation. Elle a été « castrée » depuis qu’elle a été formatée et « protocolée ».

Dans la majeure partie des cas, les chercheurs d’aujourd’hui savent au préalable ce qu’ils trouveront à l’issue de leur recherche. Les chefs de labos savent à l’avance le nombre de thèses qui seront défendues à la fin de l’année académique, puisqu’ils doivent en rendre compte, ou des comptes, à leurs sponsors. Dans les labos modernes, le souci de la rentabilité fait peu de place à l’imprévu et au suspense. Tout comme dans les autres domaines de l’activité économique, on doit produire le plus de résultats, le plus vite, au moindre coût. On évite donc les chemins incertains et les pistes risquées. A part les rares découvertes fortuites, le résultat d’un travail de recherche est minuté, comme un bébé, de sa conception à sa naissance.

Désormais la recherche se pratique « à la chaîne » ; chacun s’occupe dans son coin d’un petit détail. Dans ce « taylorisme scientifique » effréné, qui fait perdre la vue d’ensemble, l’intelligence humaine cède souvent la place à des logiciels détecteurs de corrélations. Certains chercheurs, notamment en sciences de la vie, se fient à des artifices mathématiques pour faire la recherche à leur place, comme l’outil statistique souvent mal compris et donc mal utilisé. Et l’on se retrouve dans des situations absurdes ou l’on apprend qu’une équipe scientifique a « prouvé », au moyen d’un « t » ou d’un « Chi-2 », que le paramètre X a un effet bénéfique sur le phénomène Y, et quelques semaines plus tard on découvre qu’une autre équipe scientifique a « démontré », par le même « t » ou « Chi-2 », tout le contraire.

Le monde de l’information souffre aussi de la culture du moindre effort. De plus en plus de journalistes ne réalisent pas des enquêtes pour apprendre, connaître, découvrir, vérifier, confronter, comparer, en vue de rédiger, mais semblent le faire pour rassembler des éléments factuels et remplir un canevas préalablement élaboré et pour étayer une thèse et des conclusions déjà établies. Ils recourent souvent aux solutions faciles qui consistent à « forcer la main » à un propos pour lui faire dire ce qui qu’il n’était pas censé exprimer, ou à instrumentaliser des faits afin de fabriquer une pseudo-réalité qui arrange leurs propres convictions et certitudes.

Combien de journalistes ont une conscience aigue de la nécessité de se libérer idéologiquement et intellectuellement si l’on se fixe comme quête la recherche de la vérité et sa transmission au plus grand nombre ? Combien se rendent compte que l’on ne croise pas la vérité sur les sentiers battus de la pensée dominante, mais qu’on la cherche ailleurs, et qu’on la rencontre souvent sur les pistes accidentées par la détresse humaine ? Combien savent que les meilleures plumes dans l’histoire du journalisme sont celles qui ont appris à « nager » à contre-courant, et que toute autre approche du journalisme ne produit qu’un élément de plus dans la masse de propagateurs de la pollution médiatique qui encombrent les rédactions à travers le monde et qui ne laissent à la fin aucune trace de leur passage ?

Je ne suis pas un adepte du « bonheur par la douleur », mais je constate que les œuvres qui ont marqué l’humanité, ont souvent été produites dans la souffrance créative. Et je crois, comme le pasteur canadien Eric Lanthier, qu’à défaut d’enfanter des êtres créatifs, « la culture du moindre effort produit des décrocheurs », qui jugent une œuvre non pas par sa valeur intrinsèque, mais par sa valeur marchande et surtout par l’accueil que lui réserve le public, mesuré par un audimat, par un facteur d’impact, ou par le résultat d’un sondage.

Le lecteur trouvera peut-être ce billet excessif et le jugera éventuellement comme caricatural, manquant une certaine profondeur d’analyse. Ne serait-ce pas là une preuve qu’aujourd’hui nul n’est à l’abri de la culture de la facilité ?

Abbas Aroua
11 juillet 2007