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Le début du mois de mai 2018 a été rythmé par des élections dans trois pays du monde arabe, toutes perçues comme libres et justes par les institutions internationales, même si quelques incidents sont à déplorer. En effet, des élections législatives se sont déroulées en Irak et au Liban, et les Tunisiens ont été appelés aux urnes pour les élections municipales. Du taux d’abstention record en Tunisie (mais aussi décevant dans les deux autres pays), aux soupçons d’irrégularités, voire de fraudes, en Irak, il est tout de même à noter que ces élections se sont déroulées dans des contextes économiques, politiques et sociétaux tendus, et ont déjoué quelques pronostics. Ces élections, bien que fragiles, représentaient malgré tout un espoir démocratique de changement dans une région tourmentée depuis bien trop longtemps.

Au Liban, plus de 3,7 millions de citoyens enregistrés ont été appelés à voter le 6 mai dernier afin d’élire les 128 députés qui siègeront au Parlement, dans lequel 64 sièges sont réservés aux candidats musulmans, les 64 restant revenant aux candidats chrétiens, selon une formule qui avait été adoptée lors de l’Accord de Taëf signé en 1989 pour mettre fin à la guerre civile.

Neuf ans après les dernières élections législatives (en 2009), et de nombreux remous au sein de la sphère politique libanaise, qui a vu son gouvernement s’effondrer deux fois, en 2011 et 2013, et une vacance de la présidence pendant 29 mois (un record), ces élections se sont déroulées dans un contexte critique tant sur le plan économique que sur la gestion de la crise des réfugiés syriens. Un des enjeux principaux pour l’Etat était d’assurer la régularité des élections, c’est-à-dire de respecter les nouvelles dispositions prévues par la loi électorale qui avait été adoptée par le Parlement en juin 2017 après de nombreuses et laborieuses négociations. Cet enjeu était d’autant plus important que la communauté internationale, dont le Liban a sollicité des aides financières lors d’une conférence internationale tenue en avril dernier à Paris, suivait d’un œil attentif le déroulement du scrutin.

Seulement un citoyen sur deux s’est déplacé jusqu’aux urnes. En effet, la baisse du taux de participation qui s’élève à 49%, soit 5 points de moins qu’en 2009, doit être imputée, selon certains politiciens, au nouveau système électoral qu’ils jugent trop confus, mais il est surtout important de relever qu’un tel taux démontre principalement une certaine exaspération de la population envers sa classe dirigeante.

En ce qui concerne les résultats, le Courant du Futur, parti mené par le Premier Ministre sortant, Saad Hariri, a perdu le tiers de ses sièges. Malgré son revers électoral, il dispose tout de même de 19 sièges, contre 33 dans le Parlement sortant. Cette perte massive profite notamment à l’alliance chiite composée du Hezbollah et du mouvement Amal qui ont gagné respectivement 14 et 17 sièges, portant leur coalition à 31 députés (contre 13 dans le Parlement sortant) et devenant la force principale du pays. Le Courant Patriotique Libre (et candidats indépendants alliés), parti majoritairement chrétien maronite de l’actuel Président, Michel Aoun, a quant à lui gagné 7 sièges de plus, portant leur total à 25 sièges.

Le même jour, la Tunisie organisait quant à elle ses premières élections municipales depuis le renversement du régime de Ben Ali après de nombreux reports de dates (quatre fois au total) depuis 2015. Pourtant, ces premières élections libres n’ont soulevé aucun enthousiasme de la part de la population, avec un taux de participation de seulement 33%, signifiant que presque deux citoyens sur trois sont restés indifférents au scrutin.

Bien que de nombreuses analyses annoncent le parti Ennahdha comme le grand vainqueur des élections, il faut tout de même noter que le plus gros score enregistré, soit 32% des suffrages, revient aux candidats dits indépendants. Même si les deux grands partis nationaux Ennahdha et Nidaa Tounes ont réussi à obtenir respectivement, 29% et 22% des votes, ces deux forces majeures ont vu leurs bases électorales sévèrement diminuées par rapport aux élections législatives et présidentielles de 2014, et devraient voir un tel résultat comme un désaveu des partis traditionnels au pouvoir. Notamment, le parti Nidaa Tounes, qui était jusqu’à présent la force principale de la scène politique tunisienne, a subi par ces élections une défaite majeure. Ce revers politique peut s’expliquer par les nombreux conflits internes qui se déroulent au sein du parti, qui en font un parti en pleine décomposition. Aussi, certains de leurs électeurs ne leur pardonnent toujours pas la trahison de leur promesse de « faire barrage aux islamistes » en formant une coalition avec Ennahdha suite aux élections législatives en 2014. Les électeurs reprochent également lourdement le fait que leur situation économique n’a qu’empiré ces dernières années avec une non résolution des problèmes de chômage ou d’inflation chronique. Du côté d’Ennahdha, même si le parti peut se targuer d’avoir largement devancé son principal rival, ce qui le place en bonne position pour les présidentielles de 2019, cela reste qu’une maigre consolation face à la débâcle des élections qui les obligera à former des coalitions faute d’avoir obtenu une majorité.

Du côté de l’Irak, le premier - et très attendu - scrutin depuis la victoire des forces armées contre Daesh s’est tenu le 12 mai dernier. Avec un choix entre plus de 7000 candidats et candidates, organisés en 88 listes électorales, les Irakiens ont été appelés à élire leurs 329 députés (dont 25% devront obligatoirement être des femmes, soit 83, et 9 des représentants des minorités). Bien que les résultats soient contestés par des allégations de fraudes, la liste du mouvement Saïroun (« En Marche pour les Réformes »), dirigé par Moqtada al-Sadr en coalition avec le parti communiste irakien est arrivée en tête, obtenant 54 sièges et battant la liste de l’Alliance pour la Victoire menée par le Premier Ministre sortant, Haider al-Abadi, arrivée en troisième position avec 42 sièges, alors que la coalition de ce dernier était pourtant donnée largement favorite par de nombreuses analyses.

Mais, comme mentionné ci-dessus, les élections sont largement contestées par différents partis politiques, notamment kurdes et sunnites, mais pas seulement, qui soupçonnent des fraudes. Le Parlement a donc dû prendre la décision de recompter onze millions de votes manuellement tout en suspendant les neuf membres de la Haute Commission électorale et en les remplaçant par des juges. Selon le Premier Ministre, les fraudes – ou violations – seraient dues aux machines de votes électroniques utilisées dans certains gouvernorats qui n’auraient pas été testées avant leur utilisation, ouvrant la possibilité à des erreurs de comptage. Les membres de la commission ont été également interdit de voyager hors des frontières irakiennes, certains pouvant faire face à des charges criminelles à leur encontre. Quatre personnes, trois policiers et un employé de la Haute Commission ont également été arrêtés suite à l’incendie qui s’est produit dans un centre de dépôt des bulletins de vote à Bagdad. Cependant, même si le site a été ravagé par les flammes, aucune des urnes électorales n’auraient été détruites.

Pour le moment, une annulation des élections a été totalement exclue, et les tractations pour former une coalition pouvant rassembler une majorité de sièges (soit 165) ont commencé. Moqtada al-Sadr, qui n’ayant pas lui-même été candidat ne pourra donc pas prétendre au poste de Premier Ministre, jouit tout de même d’une position de « faiseur de roi ». Après avoir rencontré plusieurs chefs de partis politiques, il a, dans un premier temps, signé un accord de coalition avec la liste al-Hikma (le Mouvement National de la Sagesse) dirigée par Ammar al-Hakim et arrivée en septième position avec 19 sièges, puis avec le mouvement al-Wataniya (Mouvement National Irakien), mené par l’actuel Vice-Président et ancien Premier Ministre du gouvernement intérimaire, Iyad Allaoui, dont la liste a obtenu 21 sièges. Plus surprenant, Moqtada al-Sadr, qui se dit autant opposé aux ingérences américaines qu’iraniennes, a dans un deuxième temps annoncé une coalition avec le Fatah (Alliance de la Conquête), parti politique arrivé en deuxième position selon les résultats du scrutin, avec 47 sièges, et avec à sa tête Hadi al-Ameri, l’allié le plus proche de Téhéran. Tous deux ont déclaré laisser la porte ouverte aux autres partis qui souhaiteraient se joindre à eux.

Pour l’heure, les tractations continuent, alors que la première session du Parlement devrait se tenir fin juin afin d’élire le nouveau Président du Parlement à la majorité absolue, qui disposera ensuite de 30 jours pour faire élire le nouveau Président de la République. Ce dernier se chargera ensuite de mandater un représentant de la coalition majoritaire pour former le prochain gouvernement. Traditionnellement, le poste de Président devrait revenir à un Kurde, quand celui de Président du parlement serait occupé par un sunnite, et un chiite serait choisi comme Premier Ministre.

Ces trois élections prouvent que la démocratie, même sous des conditions difficiles, a aussi sa place dans la région.