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L’initiative libanaise du Forum des Associations Humanitaires (FAH) consiste en une collaboration entre six organisations aux profils différents comme voie pour une transformation de conflit. Ce projet vise à promouvoir le vivre ensemble au sein de l’espace national libanais basé sur le respect du pluralisme et de la citoyenneté.

En août 2017, six organisations humanitaires aux profils différents se sont mises ensemble et ont signé un Memorandum of Understanding (MoU), avec comme objectif principal la promotion d’une participation inclusive et de la cohésion sociale à travers l’organisation de collaborations concrètes, que ce soit dans le cadre de projets humanitaires ou culturels. Ce projet de coopération contribue à l’objectif du programme Moyen-Orient de la Fondation Cordoue de Genève, soutenu par le Département fédéral des affaires étrangères suisse, qui consiste en la transformation non violente des conflits impliquant des acteurs musulmans clés aux références religieuses différentes, dans des contextes locaux, et en renforçant la cohésion et l’inclusivité entre les composantes du tissu social.

Contexte libanais et création du FAH

La démission soudaine du premier ministre Hariri le 4 novembre 2017[1] puis l’annulation de cette démission le 5 décembre 2017 a contribué à l’aggravation de l’instabilité politique au Liban, cette dernière représentant un facteur potentiel de déstabilisation du tissu social du pays. Les prochaines élections législatives (6 mai 2018), une première depuis 2009, sont très attendues mais selon certains interlocuteurs, le statut quo politique fondé sur une ligne de division sectaire sera préservé. Cette fracture pourrait même être aggravée compte tenu du nouveau système électoral approuvé[2]. Toutefois, l’émergence de nouvelles initiatives citoyennes telles que « Li Baladi » (Pour mon Pays) offre une alternative à des citoyens libanais ne se retrouvant pas dans la configuration politique sectaire actuelle[3].

Le pays souffre également d’une situation économique alarmante, souvent dépeinte dans les médias nationaux comme la conséquence directe de l’afflux massif de réfugiés syriens et de la mauvaise gestion politique sur ce dossier. Dans son article « Les réfugiés syriens, une richesse inespérée pour l’économie libanaise »[4], Rosalie Berthier, consultante pour le think-tank Synaps, pondère toutefois cette analyse en mettant l’accent sur les aspects positifs de l’accueil. Il n’en reste pas moins que le sentiment général exprimé par la population est proche d’une exaspération, ce qui tend à accroître significativement les attitudes xénophobes envers les réfugiés syriens. De plus, le peu d’informations relatives aux réfugiés syriens au Liban tend à accroître l’incertitude et la peur. Les scénarios d’un retour de ces réfugiés en Syrie sont actuellement à l’étude et le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR) indique qu’actuellement le nombre de réfugiés syriens est d’environ 1 million, contre 1.2 millions en 2017 – cette baisse étant due au fait que des individus ont quitté le territoire, ont été relocalisés ou sont décédés. Le gouvernement libanais conteste ces chiffres qu’il juge sous-estimés. C’est dans ce contexte de crise politique et humanitaire, et d’incertitude également vis-à-vis du règlement du conflit syrien, que le gouvernement américain a menacé de couper les fonds de l’agence UNRWA (United Nation Relief and Works Agency for Palestinian Refugees in the Near East), une décision qui s’avérerait dramatique selon divers interlocuteurs du monde des ONG et de gouvernements[5]. Ainsi, considérer les acteurs locaux de l’aide humanitaire comme interlocuteurs légitimes semble être aujourd’hui plus que jamais une réelle nécessité, afin de répondre aux besoins des bénéficiaires de cette aide. Cette réorientation stratégique contribuerait également de manière significative à l’instauration d’une paix positive au Liban.

L’initiative libanaise du Forum des Associations Humanitaires représente une expérience nationale unique, car elle regroupe au sein d’un même espace de discussion et de travail opérationnel des organisations aux socles de valeurs variés (des organisations à références sunnites, chiites et laïques font parties des six signataires du MoU). Le groupe FAH se rencontre chaque mois et échange sur la mise en place d’activités concrètes, ce qui implique notamment la pratique du consensus sur de nombreux points tels que la logistique, le design de projet, l’identification des bénéficiaires, et enfin le rayonnement du projet.

Le FAH, par la mise en œuvre d’activités communes découlant d’un processus de dialogue et de recherche de consensus (méthodologie de la diapraxis), au-delà des clivages sectaires et religieux, présente donc un profil atypique et novateur pour le contexte libanais.

L’expérience libanaise, un projet du programme « HUMED » de la FCG

La FCG travaille, depuis plusieurs années déjà, à la mise en place d’un programme global de médiation pour le domaine humanitaire (« Humanitarian Mediation » ou HUMED) ; le but de ce programme étant de promouvoir un espace de médiation sécurisé (SMS - Safe Mediation Space) pour les agences humanitaires et les organisations caritatives aux profils religieux et culturels variés afin de dialoguer, découvrir des terrains d’entente et de construire des relations de travail. Le projet au Liban est donc à considérer comme un exemple de ce programme thématique.

La mise en place du programme HUMED a été motivée par trois observations majeures : (1) la peur mutuelle et le manque de confiance qui existent entre les organisations d’obédiences religieuses et non religieuses, internationales, régionales, locales - en particulier au Proche-Orient, en Afrique du Nord et au Sahel - ont des conséquences sur l’efficacité de la collaboration entre ces organisations en termes de planification et mise en œuvre des programmes d’aide ; (2) les éléments précités ont des impacts directs sur la distribution de l’aide et peuvent avoir des conséquences potentielles sérieuses pour les bénéficiaires de l’assistance humanitaire, caritative et en matière de développement. De plus, le manque de coopération entre organisations peut renforcer et solidifier des tensions existantes, certains discours d’exclusion et des conflits violents potentiels ; ainsi (3) former des acteurs humanitaires locaux d’obédience religieuse et non religieuse en transformation de conflit et analyse de conflit, aux côtés d’autres acteurs d’organisations régionales et internationales et dans le cadre d’une SMS pourrait donner l’opportunité à des acteurs aux profils religieux et culturels variés, de se rencontrer physiquement dans un espace que l’on peut qualifier de « neutre » et de dialoguer autour du développement d’actions concrètes communes et de terrain.

Toutefois, cette initiative de médiation humanitaire n’est pas seulement constituée d’une offre de dialogue, médiation et facilitation, mais vise également un renforcement des capacités en matière de transformation des conflits des acteurs humanitaires présents dans diverses régions, au Proche-Orient, au Sahel et en Afrique du Nord.

D’après les recherches de la FCG, ouvrir un espace de dialogue et renforcer les capacités à la fois des acteurs locaux et internationaux (dont les Organisations Internationales et Organisations Non Gouvernementales), permettrait d’assurer un changement profond de long terme, dans un souci particulier de mise en œuvre d’une action humanitaire adaptée au contexte dans lequel elle s’inscrit.

Une des principales motivations pour la mise en place de ce projet part du constat fait, suite aux évènements du 11 septembre 2001 et alors que la rhétorique de la « Guerre contre la terreur » devenait récurrente, que de nombreuses ONG appartenant au monde musulman faisaient l’objet de suspicions parfois infondées les amenant dès lors à limiter la poursuite de leur mission. Cette limitation était notamment due à des mesures de restrictions dont elles firent l’objet telles que le black-listing, la fermeture de bureaux, ou encore le gel de leurs avoirs.

Au début des années 2000, la FCG acquis une expertise dans la mise en place de médiation entre organisations aux systèmes de valeurs différents, après diverses sollicitations venant du monde arabe. Ce travail de médiation a d’ailleurs mené à l’organisation d’une rencontre au cours de laquelle des organisations humanitaires dites islamiques eurent l’opportunité de présenter leurs valeurs, leurs principes, leur méthodologie et leur propre conception du « Work of Goodness » (al-amal al-khayri). S’en est suivi un travail de trois ans (2005-2008) entre ces organisations et avec l’encadrement de la FCG, qui a finalement abouti à la production d’une charte intitulée « Charter of the Work of Goodness ». Ce document de travail composé de 21 principes humanitaires regroupé en 7 chapitres, a notamment été présenté à Doha en 2008, lors de la seconde conférence sur le Work of Goodness organisée par l’Organisation de la Coopération Islamique (OIC). En mars 2017, la FCG a agi comme conseiller technique pour la « Conference on International Humanitarian Action » regroupant à Doha 200 représentants de plus de 70 agences humanitaires de l’Asie, l’Afrique, l’Europe et de l’Amérique, représentants de l’ONU, l’OIC et de la Ligue arabe et d’autres experts pour discuter de comment collaborer pour mieux répondre aux besoins humanitaires croissants.

L’initiative libanaise se veut donc être dans la continuité de ce projet visant à davantage de coopération humanitaire, afin de transformer les conflits de manière non violente, dans un souci de « do no harm » et répondant au besoin criant d’adapter l’action humanitaire au contexte dans lequel elle s’inscrit. Nous pouvons donc conclure que le respect des principes humanitaires - neutralité, impartialité, indépendance, humanité - se verrait ainsi renforcé par un accroissement de la coopération et du dialogue inclusif entre acteurs humanitaires aux profils et référentiels différents.


[1] Pour plus d’informations : https://www.reuters.com/article/us-lebanon-politics/lebanons-hariri-rescinds-resignation-drawing-line-under-crisis-idUSKBN1DZ1CG
[2] Pour plus d’informations : https://moulahazat.com/2017/06/18/the-adwan-electoral-law-from-bad-to-worse/
[3] https://www.lorientlejour.com/article/1094934/-li-baladi-un-mouvement-politique-est-ne.html
[4] https://orientxxi.info/magazine/les-refugies-syriens-une-richesse-inesperee-pour-l-economie-libanaise,2200
[5] Article: Daily Star, NGOs, Officials slam U.S threats to cut UNRWA funding, January 11, 2018.