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Outre ses activités de transformation des conflits sur le terrain, la Fondation Cordoue de Genève (FCG) a fait de la formation, depuis plusieurs années maintenant, un de ses atouts. En effet, nous croyons sincèrement que la promotion de la paix passe aussi par l’éducation des jeunes et la formation d’acteurs sur le terrain. Ceci est d’autant plus efficace que l’audience est diverse et comprend des acteurs appartenant aux diverses parties d’un conflit donné. Dans ces conditions, le lieu de formation devient un véritable espace de médiation où les participants, en plus d’acquérir des connaissances techniques, apprennent à se connaitre et échanger et à faire des analyses conjointes.

Nous proposons dans ce cadre des formations en journalisme pour la paix, appelé aussi journalisme éthique, constructif, ou professionnel, qui ont pour but d’enseigner une nouvelle manière de rendre compte des conflits dans tous les médias confondus. Les médias et les journalistes ont en effet, eux aussi, un rôle à jouer dans les dynamiques des conflits et leurs couvertures des évènements peuvent s’avérer contreproductive, néfaste et biaisée sans nécessairement que cela ait été le but initial. Les journalistes, et les médias plus généralement, peuvent s’ils le veulent jouer un rôle indirect de prévention de la violence par des comptes rendus exposant tous les discours et points de vue des parties au conflit, et relatant les faits positifs, ou encore en mettant en avant les possibilités de sortie de crises. Ces formations ont aussi pour buts de montrer aux journalistes les conséquences que les informations qu’ils délivrent peuvent avoir, car généralement la plupart d’entre eux ne s’en rendent pas nécessairement compte.

Récemment la FCG a été sollicitée pour entreprendre une formation dans le cadre de son projet de renforcement de la cohésion sociale en Tanzanie. Ainsi, elle a organisé à Zanzibar au mois de février 2018, une formation regroupant une trentaine de jeunes journalistes et professionnels des médias, sur la thématique du journalisme de paix. Organisée avec l’appui du Département fédéral des affaires étrangères suisse et en collaboration avec l’association « Friends of Zanzibar », cette formation a porté sur trois modules : l’introduction aux concepts du journalisme de paix, les approches du journalisme de paix, et enfin le rôle des journalistes dans les processus de médiation pour la paix et la transformation de conflit. Pour ce faire, deux formateurs de la FCG, Lakhdar Ghettas et Abdoulaye Bâ, ont animé cette formation. Les participants, tous jeunes journalistes (femmes et hommes) exercent dans les divers médias locaux, tels que les radios, télévisions et journaux de la presse écrite (agences de presse et journaux) mais aussi dans la presse électronique.

En introduction, les éléments de base pour définir le conflit, le comprendre et l’analyser ont été présentés aux participants. Pour arriver à capitaliser ces outils indispensables, les jeunes journalistes ont été vivement encouragés à faire un travail de terrain soutenu, car ceci leur permettrait de bien cerner les angles à partir desquels il serait utile d’aborder les conflits afin d’en assurer des couvertures professionnelles. Pour y arriver, il y a lieu de bien comprendre un conflit en remontant ses genèses, identifier ses acteurs principaux et secondaires et en déterminer les causes. Derrière les causes réelles d’un conflit se cachent toujours les intérêts principaux et secondaires. Ceux-ci démasquent, généralement, les acteurs et mettent en exergue les véritables enjeux du conflit, y compris ceux que les parties n’expriment pas publiquement.

Avec une telle approche, le journaliste serait non seulement en mesure de faire un travail d’information crédible, mais aussi d’alerter la société sur la nature et les risques que fait courir un conflit, qui peut conduire à la violence, à la société toute entière. Ainsi, il tire la sonnette d’alarme pour mettre en évidence le danger que comporte le fait de négliger les causes du conflit et de laisser celui-ci évoluer d’un état de latence vers une escalade souvent destructrice. En d’autres termes, une fois le conflit mis sous les feux de l’actualité par une bonne analyse, la société est saisie de l’existence d’une potentielle menace sur la paix. Il en reviendra alors aux responsables de celle-ci (politiques, chefs traditionnels et religieux) et aux acteurs locaux de paix (activistes de la société civile entres autres) d’anticiper avant que le conflit n’éclate et ne dégénère vers la violence.

Ensuite, l’approche qui devrait être celle d’un journaliste face à une situation de conflit a été abordée. Ainsi, les notions d’une couverture objective, équilibrée, orientée vers une présentation globale de la question et l’état de son évolution ont été expliquées. Ici, il est important de mettre l’accent sur la manière par laquelle le journaliste rapporte les thèses, positions et déclarations des parties en conflit. Les termes, les mots, le ton, les illustrations et autres images utilisés par le journaliste devraient être soigneusement choisis et minutieusement utilisés. Les parties en conflit devraient être logées à la même enseigne dans le traitement du conflit. Par exemple, il devrait être défendu au journaliste de citer, entre parenthèses, une partie et d’expliquer, à sa manière, la position d’une autre. Une pareille attitude donnerait de lui l’impression d’avoir pris part pour la première partie au conflit. Ainsi, le journaliste devrait faire attention à ce genre de subtilités pour demeurer crédible aux yeux de ceux qui attendent de lui un travail professionnel irréprochable.

Dans tous les cas, le code de déontologie oblige le journaliste à rester à équidistance entre les parties en conflit. Néanmoins, il devra aussi ne pas s’attarder seulement sur les causes du conflit, ses conséquences et le bilan dramatique qui découle de la violence qu’il engendre. Il lui revient également de proposer des pistes de solutions et de mettre l’accent sur les intérêts communs entre les parties. Ainsi, il contribuera, par son travail, à baliser le terrain pour une éventuelle médiation qui pourrait intervenir pour rapprocher les parties et les emmener à un accord à même de mettre fin au conflit. Cette option est d’autant plus encouragée que, dans le cadre du journalisme constructif, les articles et les éléments à diffuser sur un conflit devraient être mesurés, équilibrés et toujours orientés vers l’apaisement et la paix. Le choix de ces éléments demeure, de ce point de vue, une question de choix éditorial primordiale dans le contexte du journalisme de paix. L’objectif du journalisme de paix n’est pas de faire du journaliste un « acteur direct de la paix ». Mais, de par son influence, sa présence aux côtés des acteurs et des victimes, il peut être un véritable vecteur de facilitation à travers son action. Ainsi, en mettant en exergue les positions des parties, en relayant les besoins ainsi que les intérêts des uns et des autres et en mettant en avant les voix qui appellent à l’apaisement et à la paix, il prépare grandement le lit pour une médiation qui pourrait avoir tous les atouts pour réussir.

En fin de journée, des exemples de « papiers » de presse relatant des cas de conflit ont été exposés et analysés sous l’angle de l’analyse de conflit et du journalisme de paix. Des exercices pratiques de rédaction de dépêches, articles et éditoriaux ont été exposés. Un échange proactif sur des informations pouvant engendrer de la violence et des analyses pouvant aider à dégager des pistes pour la transformation de conflit a clôturé la journée. Dans un environnement socio-politique tendu comme à Zanzibar, « cette formation a été d’une très grande utilité pour nous. Nous cadrerons tout ce que nous avons appris durant cette journée intense et riche en enseignements avec notre contexte local. Ce sera notre contribution pour atténuer les tensions multiples que nous vivons. Surtout à l’approche d’échéances électorales nouvelles dans notre pays », a affirmé une jeune participante.

Les formations données par la FCG rencontrent souvent un franc succès, avec des évaluations positives des participants et des demandes de formations plus soutenues par la suite. La FCG s’engage donc à continuer son travail nécessaire dans les régions où elle conduit des programmes afin de promouvoir par des moyens et des acteurs différents le dialogue comme solution non-violente aux conflits. Former des journalistes aux concepts et techniques du journalisme de paix, c’est favoriser l’accès à une information correctement établie, faire comprendre les causes et les enjeux des conflits à la population et enfin encourager la participation de la société à la transformation pacifique de ces conflits.