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Contributions

Les bonzes de Birmanie ont faim. Dépendant pour leur nourriture quotidienne essentiellement des offrandes, ces moines bouddhistes qui consacrent leur vie à la méditation, ont senti dans leur chair l’effet de la dégradation sensible des conditions de vie dont souffre le citoyen birman. Bravant la mousson et défiant les militaires, ils sortent depuis plusieurs jours de leur retraite pour se déverser dans les rues de Rangoon et des autres grandes villes de Myanmar.

Hier, ils étaient 30 milles à la tête d’une marche qui a regroupé jusqu’à 100 milles personnes manifestant leur colère contre la vie chère. Les manifestants birmans sont relayés par tous les médias occidentaux ; ils font la une des journaux. Les chancelleries occidentales s’agitent. Les hommes politiques se bousculent pour témoigner de leur compassion et afficher leur soutien à la révolte « couleur cannelle ». Maxime Bernier, chef de la diplomatie canadienne demande à la Birmanie d'engager un dialogue avec l'opposition démocratique, George W. Bush annonce de la tribune de l'ONU de nouvelles sanctions étatsuniennes contre la junte militaire birmane. Gordon Brown appelle l'UE à durcir sa position contre le régime birman. Nicolas Sarkozy promet de recevoir une délégation de l’opposition birmane à l’Elysée dès son retour de New York.

On ne peut que se réjouir de cet élan d’humanité, de cette conscience de la misère de l’Autre. Si seulement cette compassion s’étendait un peu plus pour couvrir d’autres peuples misérables de la planète, des peuples tout aussi opprimés que le peuple du Myanmar !

Par exemple, les plus d’un million de Palestiniens affamés dans la Bande de Gaza, soumis à un embargo illégitime et inhumain. Un embargo voulu non seulement par les Israéliens, mais aussi par de nombreuses capitales occidentales, voire même par le gouvernement Mahmoud Abbas, qui par la voie de son ambassadeur à l’ONU a demandé il y a quelques semaines le maintien de cet embargo.

Par exemple, les plus de 30 millions d’Algériens, dont la moitié vit au dessous du seuil de pauvreté. Un peuple réduit à la misère par un régime militaire répressif et corrompu, incapable, en 2007 et avec des réserves dépassant les 100 milliards de dollars, de garantir l’approvisionnement de la population en lait, qui importe… des pommes de terre du Canada, et qui pousse les jeunes Algériens désespérés – garçons et filles – vers la voie mortelle de la harga (traversée de la Méditerranée sur des embarcations précaires). Ce pouvoir règne en Algérie depuis 45 ans, exactement comme c’est le cas au Myanmar, dirigé par une junte depuis 1962. Mais ce n’est pas là la seule similitude entre les deux pays. Le peuple algérien, tout comme le peuple birman, s’est révolté en 1988 pour se libérer et s’est vu réprimé sauvagement par les blindés de l’armée nationale qui ont fait des centaines de victimes. Il a aussi tenté au début des années 90, comme au Myanmar encore, l’expérience des urnes, mais la volonté de la junte y aura mis fin brutalement, en annulant les seules élections libres et transparentes qu’a connu le pays. Le bilan de la répression en Algérie est cependant sans commune mesure avec celui de la junte birmane, mais il vrai que les victimes ne sont pas tout à fait les mêmes… Enfin l’Algérie et la Birmanie ont en commun des richesses en hydrocarbures, très convoitées d’ailleurs par les puissantes multinationales du pétrole et du gaz.

Alors quand verrons-nous les chancelleries occidentales, qui considèrent les régimes illégitimes d’Alger et de Ramallah comme des « gouvernements amis », traiter les populations de Gaza et d’Algérie avec la même compassion que celle de Birmanie ?

Et quand aurons-nous enfin un message clair et fort que, contrairement à la perception qui se propage et se renforce de plus en plus chez les populations musulmanes, pour l’Occident, être musulman n’exclut pas nécessairement du domaine de la compassion universelle ?

Abbas Aroua
26 septembre 2007

Parmi les règles élémentaires de la communication courtoise, respectueuse de l’interlocuteur, il y en a une qui recommande en cas de malentendu, de dire « je n’ai pas entendu » ceci ou cela, au lieu de dire « vous n’avez pas dit » ceci ou cela. Car après tout, comme le notait un ami, celui qui parle est responsable de ce qu’il dit, et celui qui écoute est responsable de ce qu’il entend.

Il y a une autre règle de base qui recommande, toujours en cas de malentendu, de dire « je me suis peut-être mal exprimé » au lieu de dire « vous ne m’avez pas compris », et ce, bien entendu, pour ne pas heurter la sensibilité de l’interlocuteur en faisant douter de ses capacités cognitives.

Or, certains non seulement ne respectent pas cette dernière règle mais utilisent un ton insultant en rétorquant à l’Autre : « Vous êtes décevant, car vous ne disposez pas d’assez d’intelligence pour me comprendre ».

C’est exactement de cette façon que s’est exprimée ce matin une militante du parti turc CHP de centre gauche, sur l’antenne d’Euronews. Commentant les résultats des élections législatives de la veille, gagnées par l’AKP, elle a affirmé que : « Pour moi, ce résultat est une déception. Je pensais que le peuple serait plus intelligent ; nous n’en sommes pas encore là. Ce n’est pas bon pour la Turquie. » Et une autre militante du MHP ultranationaliste d’ajouter d’un ton amer : « Le pays a bien mérité ce qui lui arrive ! »

On a le droit de ne pas voter pour l’AKP. On a le droit de le détester, de le combattre politiquement. On a le droit d’être triste à perdre une élection. Mais a-t-on le droit d’insulter l’intelligence de tout un peuple – c'est-à-dire 80 millions d’êtres humains – parce qu’on a été incapable de le convaincre de faire un autre choix ?

Dans la presse de ce matin, certains analystes politiques prévoient l’intervention prochaine de l’Armée et des syndicats pour « faire face » à la victoire de l’AKP. Peut-être que les hiérarchies militaire et syndicale ont effectivement des projets au point, pour distiller leur « intelligence » au peuple turc. Je dis bien hiérarchies, car la base de ces institutions est formée d’enfants du peuple turc, et il n’y a pas de raisons pour que son choix politique diffère de celui de la population générale.

Si les galonnés turcs venaient à s’aventurer sur le terrain politique, ce serait une grave erreur qui coûterait cher à la Turquie. Et je dis cela en me basant sur un cas semblable dans l’histoire récente du monde musulman : celui de l’Algérie.

Il y a quinze ans, il y eu dans ce pays du Maghreb des élections législatives libres et transparentes. Elles ont donné une forte majorité au FIS, un parti de la même orientation idéologique que l’AKP. Entre les deux tours, le chef d’un parti algérien dit « pour la Démocratie » a commenté les résultats par une expression devenue célèbre : « Je me suis trompé de peuple. » Les socialistes algériens ont sorti leurs troupes à la rue pour prévenir contre le danger que représentent les « intégristes » pour l’Algérie, des intellos nourris par le pouvoir et des barons de la centrale syndicale se sont rassemblés pour la sauvegarde de la république. La hiérarchie militaire a répondu présente pour « faire barrage au péril vert ». Le second tour des élections n’aura pas lieu.

Cet acte a-t-il sauvé l’Algérie ? Hélas non. Ce fut la « première violence » qui allait ouvrir les portes de l’enfer de la violence et de la contre-violence qui durera plus d’une décennie et dont le bilan, je ne me lasserai pas de le réitérer – la répétition ayant des vertus pédagogiques –, est de près d’un quart de million de victimes, des dizaines de milliers de torturés, des milliers de disparus, des centaines de milliers de déplacés et d’exilés et des dizaines de milliards de dollars de dégâts matériels.

Abbas Aroua
23 juillet 2007

Dans son essai « poésie et culture apolitique » publié dans From Pages of Day and Night (Northwestern University Press, 2000), le poète syrien Adonis écrit : « La culture arabe a supprimé tout questionnement. Basée sur la Réponse, elle a institué une poésie qui ne peut dire que ce qui est connu, une poésie de l’explicite. Ainsi, la première difficulté à laquelle se trouve confrontée la poésie arabe réside, paradoxalement, dans la culture de la facilité. »

Je trouve que cette constatation ne s’applique pas uniquement à la poésie arabe, ou à la poésie tout court, mais touche divers aspects de la vie moderne : politique, économie, médias, art, etc. au point que l’on peut parler à juste titre d’une « culture de la facilité ». Une culture dans laquelle l’effort, la discipline, la rigueur, semblent être relégués au rang de l’archaïsme.

Depuis la plus tendre enfance, on inculque aux jeunes que le succès ne passe plus forcément par le dépassement. On les encourage à prendre un autre chemin qui y mène sans peine : celui du moindre effort. Pour certains pédagogues, l’éducation doit être avant tout divertissement ; demander à l’enfant d’apprendre par cœur les tables de multiplication ou de mémoriser un poème, relève, à leurs yeux, de la pédo-torture.

Dehors tout incite l’enfant à la facilité dans une société de l’abondance. Il n’a qu’à claquer des doigts et il a le dernier modèle de la poupée Barbie ou la version la plus récente de son jeu électronique préféré. En grandissant, il se trouve naturellement attiré par l’argent facile, la célébrité facile, le discours facile, le sexe facile. Ceci produit la génération de la « star-académisation » artistique, de la « sms-isation » linguistique, de la spéculation boursière, du « dopage » sportif et de la « people-isation » politique. Mais il y a en particulier deux domaines touchés par cette culture de la paresse que j’aimerais évoquer ici : la science et l’information.

Près de 2000 publications scientifiques sont produites par jour à travers le monde. Dans la montagne de papiers publiés chaque année, quelle est la fraction originale ? Combien valent plus que la quantité de bois sacrifiée pour les imprimer ? Très peu. C’est d’ailleurs le cas également de la production littéraire. La recherche ne rime plus avec innovation. Elle a été « castrée » depuis qu’elle a été formatée et « protocolée ».

Dans la majeure partie des cas, les chercheurs d’aujourd’hui savent au préalable ce qu’ils trouveront à l’issue de leur recherche. Les chefs de labos savent à l’avance le nombre de thèses qui seront défendues à la fin de l’année académique, puisqu’ils doivent en rendre compte, ou des comptes, à leurs sponsors. Dans les labos modernes, le souci de la rentabilité fait peu de place à l’imprévu et au suspense. Tout comme dans les autres domaines de l’activité économique, on doit produire le plus de résultats, le plus vite, au moindre coût. On évite donc les chemins incertains et les pistes risquées. A part les rares découvertes fortuites, le résultat d’un travail de recherche est minuté, comme un bébé, de sa conception à sa naissance.

Désormais la recherche se pratique « à la chaîne » ; chacun s’occupe dans son coin d’un petit détail. Dans ce « taylorisme scientifique » effréné, qui fait perdre la vue d’ensemble, l’intelligence humaine cède souvent la place à des logiciels détecteurs de corrélations. Certains chercheurs, notamment en sciences de la vie, se fient à des artifices mathématiques pour faire la recherche à leur place, comme l’outil statistique souvent mal compris et donc mal utilisé. Et l’on se retrouve dans des situations absurdes ou l’on apprend qu’une équipe scientifique a « prouvé », au moyen d’un « t » ou d’un « Chi-2 », que le paramètre X a un effet bénéfique sur le phénomène Y, et quelques semaines plus tard on découvre qu’une autre équipe scientifique a « démontré », par le même « t » ou « Chi-2 », tout le contraire.

Le monde de l’information souffre aussi de la culture du moindre effort. De plus en plus de journalistes ne réalisent pas des enquêtes pour apprendre, connaître, découvrir, vérifier, confronter, comparer, en vue de rédiger, mais semblent le faire pour rassembler des éléments factuels et remplir un canevas préalablement élaboré et pour étayer une thèse et des conclusions déjà établies. Ils recourent souvent aux solutions faciles qui consistent à « forcer la main » à un propos pour lui faire dire ce qui qu’il n’était pas censé exprimer, ou à instrumentaliser des faits afin de fabriquer une pseudo-réalité qui arrange leurs propres convictions et certitudes.

Combien de journalistes ont une conscience aigue de la nécessité de se libérer idéologiquement et intellectuellement si l’on se fixe comme quête la recherche de la vérité et sa transmission au plus grand nombre ? Combien se rendent compte que l’on ne croise pas la vérité sur les sentiers battus de la pensée dominante, mais qu’on la cherche ailleurs, et qu’on la rencontre souvent sur les pistes accidentées par la détresse humaine ? Combien savent que les meilleures plumes dans l’histoire du journalisme sont celles qui ont appris à « nager » à contre-courant, et que toute autre approche du journalisme ne produit qu’un élément de plus dans la masse de propagateurs de la pollution médiatique qui encombrent les rédactions à travers le monde et qui ne laissent à la fin aucune trace de leur passage ?

Je ne suis pas un adepte du « bonheur par la douleur », mais je constate que les œuvres qui ont marqué l’humanité, ont souvent été produites dans la souffrance créative. Et je crois, comme le pasteur canadien Eric Lanthier, qu’à défaut d’enfanter des êtres créatifs, « la culture du moindre effort produit des décrocheurs », qui jugent une œuvre non pas par sa valeur intrinsèque, mais par sa valeur marchande et surtout par l’accueil que lui réserve le public, mesuré par un audimat, par un facteur d’impact, ou par le résultat d’un sondage.

Le lecteur trouvera peut-être ce billet excessif et le jugera éventuellement comme caricatural, manquant une certaine profondeur d’analyse. Ne serait-ce pas là une preuve qu’aujourd’hui nul n’est à l’abri de la culture de la facilité ?

Abbas Aroua
11 juillet 2007

Trois détenus de Guantanamo, un Yéménite et deux Saoudiens, sont décédés simultanément le 10 juin 2006 au camp de détention de Guantanamo Bay. Les autorités américaines ont avancé à l’époque la thèse du suicide par pendaison. Les corps des trois victimes ont été autopsiés par une équipe médicale militaire puis rapatriés et remis à leurs gouvernements respectifs. Une contre autopsie sollicitée par la famille de la victime yéménite, organisée par Alkarama, une ONG des droits de l’homme basée à Genève, et conduite par une équipe médicale de l’Institut de Médecine légale de l’Université de Lausanne, a révélé de nombreuses zones d’ombre et a soulevé un certain nombre de questions liées aux circonstances du décès et à des faits inexpliqués constatés sur le cadavre. Ces questions, formulées également par l’équipe médicale saoudienne qui a effectué une seconde autopsie sur les cadavres des victimes saoudiennes, ont été adressées par la voie officielle aux autorités américaines. A ce jour, elles restent sans réponse. Ce refus de fournir des explications aux interrogations des experts n’a fait que renforcer les soupçons et privilégier l’invraisemblance du suicide collectif dans un camp hautement sécurisé par des croyants dont la religion interdit l’atteinte à sa propre vie.

Une année après, presque jour pour jour, on apprend qu’un quatrième détenu a subi le même sort. Selon la version officielle, la victime, d’origine saoudienne, aurait été trouvée inerte hier dans sa cellule. Après une tentative de réanimation par le médecin du camp, le décès a été constaté.

Quelle que soit la cause du décès, les autorités américaines en sont responsables et même s’il s’agit d’un suicide, on a le droit de s’interroger sur les conditions de détention qui ont poussé des détenus croyants à un acte de désespoir d’une extrême violence.

Le camp de Guantanamo Bay a été ouvert en janvier 2002 dans le cadre de la « guerre mondiale contre le terrorisme ». Plus de cinq ans après, près de 400 détenus y subissent encore les affres du non droit, érigé en norme par l’Empire des Etats-Unis. Qui peut leur venir en secours ? En tous cas, pas leurs gouvernements qui s’attèlent servilement à plaire à leur maître, en pratiquant la torture généralisée par procuration, ni les gouvernements européens qui ne veulent pas trop irriter leur allié transatlantique. Le Conseil onusien et autres ONGs des droits de l’homme ne font pas le poids devant l’arrogance de l’Administration Bush. Il ne reste donc qu’une action citoyenne mondiale pour freiner cette régression de l’Humanité. Pourquoi ne décidons-nous pas de porter une fois par semaine un habit orange en guise de protestation ? Pour arborer une couleur qui pour certains est emblème de libération, et pour d’autres un symbole d’oppression et d’humiliation. Si l’on échoue à faire fermer Guantanamo Bay, on portera tous et à jamais la coresponsabilité de l’une des principales blessures morales du début de ce XXIème siècle.

Abbas Aroua
31 mai 2007

Il y a une dizaine d’années, l’Algérie vivait sous le rythme des vagues de massacres qui exterminaient des hameaux entiers, avec une passivité, voire une complicité, des dirigeants de l’armée. L’opinion publique mondiale se mobilisât pour faire cesser ces massacres et pour qu’une commission d’enquête experte, indépendante et libre de ses mouvements, se rende en Algérie. Cette demande, soutenue par de nombreuses ONGs ainsi que par le Haut commissaire des Nations unies pour droits de l’homme, Mary Robinson, fut rejetée farouchement par le gouvernement algérien.

A la 54ème session de la Commission des droits de l’homme de l’ONU au printemps de 1998, une pétition ayant récolté plus de 5000 signatures de par le monde fut remise à la CDH et un sitting fut organisé à la sortie de la salle XVIII du Palais des Nations pour exiger le dépôt d'une résolution sur l’Algérie. Plusieurs chefs de délégations nous avaient assuré qu’ils soutiendraient une action pour l'Algérie si elle devait être décidée ; mais il fallait qu'un pays influent en prenne l'initiative. La CDH a terminé ses travaux sans qu'aucune action concrète concernant le drame algérien ne soit adoptée ; ce fut la déception pour les ONGs des droits de l'homme et les milliers de citoyens qui s’étaient mobilisés. L’Ambassadeur algérien, Mohamed-Salah Dembri, interviendra le 22 avril 1998 devant la CDH pour expliquer que la position de son gouvernement était « fidèle à cette tradition diplomatique qui est propre à l'Algérie depuis l'indépendance de refuser les œuvres périssables et les calculs étriqués pour favoriser les puissantes conjonctions de la communauté internationale sur le terrain du devoir collectif et solidaire ». Ce succès de la diplomatie algérienne était dû principalement à la « solidarité amicale » du groupe des pays africains et au « soutien fraternel » du groupe des pays arabes au sein de la CDH. Lors de son intervention, l’Ambassadeur algérien ne manqua pas de saluer : « L'appui unanime qui nous fut apporté, dans l'expression de nos positions par le monde du Non-alignement et par bien d'autres pays qui n'en sont pas membres, [qui] m'amène ici à m'acquitter d'un devoir de gratitude, de reconnaissance et de remerciements envers ceux qui, d'emblée, comprirent notre démarche et nous apportèrent leur soutien. »

Cet épisode malheureux de l’histoire de la CDH m’a conduit à exprimer ma désillusion vis-à-vis du système onusien, dans une contribution à l’ouvrage An Inquiry into the Algerian Massacres (Hoggar, Genève 1999).

A l’annonce de la création du Conseil des doits de l’homme, l’espoir renaissait de voir la nouvelle instance se détacher des pesanteurs politiques qui paralysaient la CDH. Mais hélas, mon enthousiasme fut de courte durée, car la même volonté de geler l’action onusienne a vite réapparu sous forme d’un groupe de pression formé d’Etats connus pour leur triste performance en matière de protection des droits de l’homme, et à leur tête... l’Etat algérien. Un groupe qui veut « tuer dans l’œuf » l’institution nouvellement créée en rendant inefficaces les rares mécanismes et procédures, hérités de la CDH, qui fonctionnaient à peu près correctement, et en s’attaquant en particulier aux experts indépendants des procédures spéciales.

Le quotidien algérien El Watan, sous la plume de son correspondant à Genève, Amine Djazaïri, soulignait le 30 novembre 2006, pendant la troisième session du CDH et avec beaucoup de fierté, le rôle de l’Algérie au sein du conseil des droits de l’homme pour s’attaquer aux experts indépendants de l’ONU et présentait l’adoption d’une résolution visant à imposer un « Code de conduite » aux expert indépendants comme « une première victoire de l’Algérie au nom des pays africains ».

Dans un entretien récent (Le Temps, 5 avril 2007) sur le Darfour, le chef de la mission algérienne, Idriss Jazairy, « renvoyait l’ascenseur » au gouvernement soudanais. Je suis conscient de la complexité de ce conflit. Que la vérité sur cette question se trouve quelque part entre ce qui est publié dans les rapports émis par les autorités soudanaises et ceux publiés par les chancelleries occidentales, avec les minimisations et exagérations des faits pour des considérations politiques, idéologiques, voire même géopolitiques. C’est d’ailleurs pour cela que nous voulions faire une appréciation de la situation et tenter d’approcher de plus près la réalité. Au début de cette année six ONG d’Europe, d’Amérique latine et du Monde arabe se sont regroupées pour aller au Darfour réaliser une mission d’enquête sur la situation des droits humains. Parmi ces organisations figurait le Centre d’étude des conflits et de la paix de la Fondation Cordoue. A la veille de notre départ nous avons reçu un refus catégorique non motivé des autorités soudanaises. A la même époque, d’autres tentatives ont également échoué, dont le voyage d’une délégation du Conseil des droits de l’homme. Cette attitude n’a fait que renforcer en moi la suspicion que le gouvernement soudanais aurait des choses à cacher concernant les violations des droits des populations musulmanes du Darfour, sous une république prétendument islamique.

Dans le même entretien l’Ambassadeur algérien évoquait la situation algérienne, notamment la question des « disparus », en des termes qui appellent à quelques commentaires.

Je suis heureux que l’Ambassadeur reconnaisse l’existence d’un problème de « disparus » en Algérie. Son prédécesseur nous avait habitués à un négationnisme cynique. En juillet 1998, alors que plus d’une dizaine de milliers de citoyens algériens avaient été disparus, enlevés par l’armée, la police, la gendarmerie et les milices gouvernementales, et au moment où de nombreuses familles de disparus étaient venues à Genève soumettre aux instances onusiennes des centaines de dossiers documentés sur des cas de « disparition », interrogé sur ce thème au journal de la TSR, Mohamed-Salah Dembri avait répondu : « On nous a donné deux noms depuis le début. Deux noms qui ont été avancés, sur lesquels nous avons tout de suite alerté nos autorités pour qu'elles nous donnent des réponses adéquates. Pour voir si ces personnes existent même à l'état civil. Il ne suffit pas de lancer un nom ; il faut prouver d'abord que c'est un citoyen algérien, qu'il existe, qu'il est né quelque part. Il ne suffit pas d'aller se balader dans Genève avec quelques pancartes, des photos fantaisistes, donner des lieux de détention fantaisistes et penser que ça y est, on a défendu les droits de l'homme. »

Mais lorsque Idriss Jazairy affirme que les disparitions « ont été surtout le fait de groupes armés », je pose la question de savoir qui a établi cette vérité ? Et sur la base de quelle investigation ? Sachant que depuis plus de dix ans, nous militons en faveur d’une enquête indépendante, et nous nous confrontons au refus systématique des autorités algériennes.

L’Ambassadeur nous apprend aussi que « les forces de l'ordre en sont aussi responsables à titre individuel » Mais alors quelle mesure a pris son gouvernement contre ces auteurs de crimes ? En a-t-il poursuivi un seul ? N’a-t-il pas au contraire promulgué une « charte pour la paix et la réconciliation nationale » qui glorifie et honore l’ensemble des services de répression, militaires et miliciens, et une ordonnance qui stipule qu’ « aucune poursuite ne peut être engagée, à titre individuel ou collectif, à l’encontre des éléments des forces de défense et de sécurité de la République, toutes composantes confondues », et qui menace d’une peine de 3 à 5 ans de d’emprisonnement tout citoyen qui « par ses déclarations, écrits ou tout autre acte » - un procès par exemple - « porte atteinte au institutions de la République algérienne démocratique et populaire, nuit à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternit l’image de l’Algérie sur le plan international. »

Et lorsque le diplomate algérien affirme que : « Nous avons été parmi les premiers à signer la convention sur les disparus », je me demande s’il pense sérieusement qu’une simple paraphe pourra régler un problème aussi sensible, tragique et complexe que celui des « disparus ». Par ailleurs, puis-je rappeler à M. l’Ambassadeur que la ratification du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, son Protocole facultatif et la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, en septembre 1989, au milieu de la « parenthèse démocratique », n’a pas empêché, au lendemain du coup d’état de janvier 1992, la terrible vague de répression au cours de laquelle un quart de million de citoyens ont été tués et des dizaines de milliers ont été torturés.

La comparaison que l’Ambassadeur tente de réfuter, sans que la question ne lui soit posée, entre « les brigades de la mort engagées par les gouvernements d'Amérique latine pour combattre des opposants et la lutte que l'Algérie mène contre les terroristes », est révélatrice du malaise du régime algérien de voir, jour après jour, des témoignages, des analyses, des études académiques, des documentaires démontrer l’implication de certains cercles de l’Armée et des services de renseignements algériens dans des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, dans le cadre d’une guerre contre insurrectionnelle, et sous couvert de lutte anti-terroriste.

Enfin, le plus cynique dans les propos du diplomate algérien c’est qu’il tente de justifier la « sale guerre » menée contre son peuple par une poignés de généraux sans scrupule, en usant d’arguments farfelus du type : « Il fallait peu pour que l'Algérie soit déstabilisée au point de ressembler à la Somalie. Cela aurait été catastrophique pour la région. »

En décembre 1999, M. Bouteflika a envoyé à Washington, comme ambassadeur, un ami aux qualités de diplomate éprouvées. Après les événements du 11 septembre ce dernier fut chargé de convaincre l’Administration Bush que l’Algérie était le meilleur allié des Etats-Unis dans sa « guerre contre le terrorisme ». Le renforcement, ces dernières années, des relations militaires et sécuritaires entre les deux pays porte à croire qu’il a rempli sa mission. En novembre 2004 le même ambassadeur fut dépêché à Genève pour pallier aux carences des méthodes peu diplomatiques de son prédécesseur et pour reprendre les choses en main au sein de l’ONU des droits de l’homme. Réussira-t-il son pari ?

Il est de l’intérêt des droits de l’homme et du devoir des rares pays qui les défendent et des ONGs et militants qui s’y consacrent, de faire face à cette fronde menée par l’Etat algérien visant à saper les fondements mêmes du CDH pour en faire non pas une « conscience de l’humanité », comme le prétend l’Ambassadeur d’Algérie, mais un instrument sous le contrôle des dictateurs, servant à consacrer la surdité de la communauté internationale aux lamentations des damnés de la Terre.

Abbas Aroua
23 avril 2007