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par Abubakar Ben Rajeh

La guerre au Yémen entame en ce mois de mars sa sixième année de conflit depuis que la coalition arabe menée par l’Arabie Saoudite, conjointement aux Émirats Arabes Unis et bénéficiant du support logistique américain, a lancé sa campagne militaire contre les Houthis supportés par les Iraniens. Les saoudiens ont justifié cette intervention au Yémen par le soutien du gouvernement légitime du président Abdrabbo Mansour Hadi, renversé par la rébellion Houthi et les forces loyales à l’ancien président Ali Abdullah Saleh en septembre 2014. Hadi a quant à lui été élu en février 2012 après que Saleh a quitté son poste sous la pression de la révolution de février 2011 dans la foulée des printemps arabes touchant le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

La guerre au Yémen a jusqu’ici consommé plusieurs rencontres de médiation onusienne entre les Houthis et le gouvernement légitime tant à Genève qu’à Stockholm ; ainsi que des pourparlers secrets entre les Houthis et l’Arabie Saoudite et des tentatives d’accords entre le gouvernement Hadi et l’auto-proclamé Conseil de transition du Sud. Bien que plusieurs accords ont été signés, ils n’ont pas été respectés et la guerre a continué et s’est même complexifiée. (1) Cette situation est aggravée par l’émergence de nouveaux belligérants et par la prolifération de sous-conflits localisés au sein de la guerre en cours, des aspects représentant des obstacles pour envisager des scénarios pour mettre fin au conflit. (2)

Alors que les informations sur le conflit au Yémen sont reléguées dans la rubrique fait divers des médias lourds à la faveur de conflits jugés plus menaçant pour l’Europe ou du spectre d’une pandémie, nous nous sommes interrogés si la coalition saoudienne avait accompli sa mission au Yémen considérant la désastreuse situation humanitaire causée par la guerre.

La coalition arabe a-t-elle accompli ses objectifs au Yémen ?

La coalition saoudienne a lancé ses frappes aériennes, nommées Opération Tempête décisive, contre les Houthis et les loyalistes à Abdullah Saleh fin mars 2015. L’opération qui avait été pensée comme une campagne rapide et décisive s’est transformée en entreprise périlleuse, face aux forces Houthis qui ont continué leur offensive vers le sud. De plus, la coalition n’a pas osé s’engager dans une offensive terrestre de grande ampleur par peur des butter contre des combattants Houthis aguerris par les six conflits qu’ils ont menés contre le régime d’Abdullah Saleh et du terrain difficile que représente le Yémen. On pourrait ainsi dire sans risque que la coalition saoudienno-émiratie se trouve dans une impasse.

Plusieurs analyses géopolitiques ont mis en avant l’incapacité de la coalition à gagner la guerre. Ces dernières vont de la mésestimation par l’Arabie Saoudite et ses alliés dans la capacité de combat des Houthis jusqu’à la remise en cause de la détermination de Riyad à défaire ou même d’affaiblir les Houthis. Certains analystes ont même suggéré que l’Arabie Saoudite et les EAU utilisent la carte des Houthis pour déguiser leurs ambitions expansionnistes au Yémen dans le but de conquérir l’accès à la mer d’Oman et le contrôle du golfe d’Aden. (3) D’autre part, les Émirats aspirent à affaiblir le gouvernement Hadi sous le prétexte de son alliance avec le parti Islah (Frères musulmans). En outre, les Émirats ont formé et armé des milices ne faisant pas partie de l’armée yéménite dans le sud et l’est du pays, basées dans le gouvernorat d’Aden et de Hadhramaut. De plus, des unités de l’armée des Émirats sont basées dans les ports yéménites et dans des îles comme le port d’Am-Mokha et l’île de Socotra.

Depuis 2015, des ONG travaillant sur les droits humains ont documenté des dizaines de cas de frappes aériennes ayant blessé des civiles dans leurs maisons, des hôpitaux, des écoles et des mosquées, représentant des crimes de guerres selon certaines ONG. Les forces saoudiennes ont frappé par exemple un mariage tuant 25 personnes dont huit enfants. Dans une autre frappe, la coalition a ciblé un bus, à l’aide d’armes de fabrication américaine et européenne, tuant au moins 26 enfants. (4) D’un autre côté, les Houthis ont bombardé indistinctement des villes yéménites et leurs roquettes ont visé des quartiers populaires. Des attaques particulièrement dévastatrices ont eu lieu à Aden et Taïz, la troisième plus grande ville du Yémen, où des dizaines de civiles ont été tué y compris des femmes et des enfants. (5)

Disparitions forcées

Des ONG, tant internationales que yéménites, ainsi que des avocats, ont documenté des centaines de cas de violations des droits humains par tous les acteurs impliqués dans la guerre au Yémen. Les groupes Houthis, le gouvernement yéménite, les forces loyales aux émiraties et la coalition arabe ont tous failli au respect du droit international humanitaire dans leurs relations avec leurs opposants politique depuis 2014. Disparitions forcées, détention arbitraire, y compris d’enfants, prisons secrètes, mauvais traitement physique et psychologique et même de la torture contre des femmes ont été des violations des droits humains fréquentes depuis le renversement du gouvernement Hadi en 2014. (6)

L’ONG Mwatana, une organisation yéménite de défense des droits humains, a mené une étude sur les centres de détentions dans sept gouvernorats du Yémen (Amanat al-Asemah, Aden, Al-Hudaydah, Hadhramaut, Ibb, Ma’rib et Taïz). Mwatana a interrogé 277 détenus anciens et actuels et 60 représentant officiel de la police dans des commissariats de police, sur les conditions de détention et du respect de la loi, entre 2015 et 2018. En plus des violations des procédures d’arrestations et de détentions, l’étude a révélé le recours des acteurs du conflits à l’utilisation des lieux de détentions illégaux comme des bâtiments privés, des constructions du gouvernement ou encore des écoles et des stades ne remplissant pas les normes internationales et nationales de détention. (7) L’activiste yéménite Huda as-Sarari, a reçu le prestigieux prix Marin Ennals pour les défenseur-e-s des droits humains en 2020 pour son audacieux travail qui a permis de mettre au jour un réseau de prisons secrètes gérées par les Émirats Arabes Unis dans le sud du Yémen. (8)

Une autre victime de la guerre au Yémen n’est autre que l’héritage culturel du pays. Mwatana a documenté 15 sites historiques et archéologiques qui ont été directement ciblés par les frappes de la coalition. Parmi ces sites on trouve la ville historique de Baraqish et la porte nord de l’ancien barrage de Marib. Les attaques sur la propriété culturelle incluent la destruction de deux monuments religieux à Taïz (le dôme d’As-Sudi et celui d’Ar-Rumaymeh) par un groupe extrémiste actif dans la région sous l’autorité du gouvernement Hadi. De l’autre côté, les tanks houthis et l’artillerie ont ciblé la madrassa et la mosquée historique d’Al-Ashrafiya à Taïz. (9)

Interférence avec l’aide humanitaire

Cette guerre a créé l’une des pires crises humanitaires mondiales. Dans son rapport annuel de 2018 sur le Yémen, l’ONU a estimé que 14 millions de yéménites souffrent, du fait du conflit, de famine et d’épidémies comme le choléra. (10) De plus, les belligérants interfèrent dans l’action de l’aide humanitaire au travers de blocages des ports important, de l’emprisonnement d’employés humanitaires, de la saisie et la confiscation de matériel comme l’essence destinées aux générateurs d’hôpitaux et de pompes d’eau, des actions qui ont aggravé le quotidien des populations. Dans « Humanitarian Agencies as Prisoners of War » le Sana’a Center for Strategic Studies explique le dilemme que rencontre les agences internationales d’aide qui se voient contrainte de se soumettre aux conditions des Houthis, qui contrôlent la majorité du nord du Yémen, pour pouvoir fournir leur aide, d’une valeur de presque 4 milliards de dollars en 2019 seulement. Cela fourni « une source cruciale de revenus et d’influence dans l’effort de guerre du groupe ». Le centre Sana’a défend que la dure vérité est que l’aide n’atteint pas ceux qui en ont le plus besoin et qu’elle ne sert qu’à prolonger le conflit, (11) se traduisant dans de nouvelles vagues de déplacés. (12)

Les parties prenantes yéménites doivent s’entendre autour d’un projet national global afin de trouver un consensus permettant de définir la forme que doit prendre l’État yéménite, son intégrité territoriale et de mettre en place une autorité de transition basée sur le principe de coopération permettant un processus politique complet, séparé des projets infranationaux et de la polarisation régionale. Sinon, le Yémen restera soumis à la polarisation régionale et international qui prolongera la guerre et exacerbera les souffrances du peuple yéménite. Il est indispensable que la communauté internationale fasse pression sur les puissances régionales pour mettre un terme à la guerre et à la destruction du Yémen et pour pousser les acteurs yéménites à s’asseoir à la table des négociations pour apporter la paix au Yémen.


References

(1) ECFR: Why the Riyadh Agreement is Collapsing, 3 February 2020
https://www.ecfr.eu/article/commentary_yemen_why_the_riyadh_agreement_is_collapsing?fbclid=IwAR1sjo6f1XhiLOJU8tVJ5u3M0EY1WKRcDFT-yUEPHrc5jrxZR-BlWB4Pk2k
(2) https://almawqeapost.net/reports/46961
(3) Ali Ahmed Al Amrani, Yemeni ambassador to Jordan, Al Mawqea Post, 4 Mar. 2020
https://almawqeapost.net/special-pens/3973
(4) https://foreignpolicy.com/2015/08/26/the-human-carnage-of-saudi-arabias-war-in-yemen/
(5) Dozens killed as Yemen's Houthis shell Aden, Saudi jets bomb airport
https://www.smh.com.au/world/dozens-killed-as-yemens-houthis-shell-aden-saudi-jets-bomb-airport-20150331-1mccn3.html
(6) https://www.hrw.org/world-report/2019/country-chapters/yemen
(7) Mwatana for Human Rights, “Study on the situation of detention centres in Yemen, 2015-2018”, 2019
https://mwatana.org/wp-content/uploads/2019/12/Detention-Centers-in-Yemen.pdf
(8) Yemeni activist who exposed secret UAE prison network wins top human rights award
https://www.middleeasteye.net/news/yemeni-activist-who-exposed-uae-prison-network-wins-top-rights-award
https://www.martinennalsaward.org/hrd/huda-al-sarari/
Yemeni activist Huda al-Sarari wins human rights award
https://www.scottishlegal.com/article/yemeni-activist-huda-al-sarari-wins-human-rights-award
(9) Mwatana for Human Rights, “The Degradation of History”, November 2018
https://mwatana.org/wp-content/uploads/2018/12/The-Degradation-of-History-English.pdf
(10) Yemen Events 2018, HRW
https://www.hrw.org/world-report/2019/country-chapters/yemen
https://www.hrw.org/ar/world-report/2019/country-chapters/325751
https://www.ohchr.org/EN/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=23855&LangID=E
(11) The Sana’a Center for Strategic Studies, “Humanitarian Agencies as Prisoners of War”, February 2020
https://sanaacenter.org/publications/the-yemen-review/9098#Military_and_Security
(12) استهداف المنظمات الدولية في الضالع. من يقف وراءه ومن المستفيد؟ تقرير الموقع بوست
https://almawqeapost.net/reports/46702