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par Loïc Sauvinet

La situation en Libye durant ces derniers mois reste très compliquée. Après plus de deux ans en poste, Ghassan Salamé, émissaire spéciale de l’ONU pour la Libye, a annoncé quitter son poste le 2 mars 2020, faisant de lui le cinquième à quitter ce poste après Ian Martin, Tarek Mitri, Bernardino Leon et martin Kobler. Cette démission porte un coup dur à l’espoir que certains observateurs avaient dans la conférence de Berlin et les nouvelles négociations de paix de Genève. Les deux parties libyennes ont pour l’heure annoncé la suspension de leur participation aux pourparlers.

Face à ces développements on peut se demander comment ce pays s’est effondré, comment un tel Etat qui paraissait solide a pu faillir et laisser place à des dynamiques de violence à si grande échelle et finalement quelles sont les freins à une sortie de crise pacifique ?

Pour essayer de dégager des réponses ou tout du moins des clefs de lecture, il est important d’avoir une approche pluridisciplinaire au travers les outils de l’histoire, de la sociologie et de la science politique. Il nous parait pertinent de nous intéresser au passé de la Libye afin de savoir s’il est possible de trouver des liens et des origines possibles aux maux dont souffre le pays aujourd’hui. Même si ces liens ne peuvent être affirmés, la compréhension du passé est primordiale pour appréhender le présent, car elle nous offre la possibilité de mieux saisir certains évènements ou phénomènes. Ainsi, l’approche historique apporte une contextualisation qui permet d’affiner les résultats obtenus au travers des la science politique. Quant à cette dernière, elle permet de comprendre les évènements contemporains, les structures libyennes et les origines de la violence. Cette approche permet aussi d’aborder de nombreuses dimensions de la problématique sans se focaliser sur le rôle d’un acteur ou d’un phénomène en particulier.

Un effondrement si spectaculaire nous pousse à considérer l’hypothèse que la Libye était déjà un Etat faible, et non pas failli, avant même l’arrivée au pouvoir de Kadhafi. Car, sous l’occupation ottomane et italienne, le pays étant administré de l’extérieur, n’avait pas d’Etat à proprement parler et la monarchie n’avait été capable ou n’avait eu la volonté de mettre en place un Etat légitime doté d’institutions et de contre-pouvoirs. Ainsi, Kadhafi s’est saisi d’un Etat déjà faible, mais n’a rien entrepris pour le renforcer. Au contraire, il a même réduit encore davantage les éventuelles oppositions, a accentué la centralisation de la prise de décision et a mis la main sur les richesses pétrolières du pays.

En 2011, la révolution a alors pris place dans un contexte d’un Etat faible, voire même déjà failli, la frontière entre failli et effondré étant très mince. Cette frontière a rapidement été franchie grâce notamment à une forte mobilisation facilitée par les difficultés économiques de nombreux citoyens, par un climat idéologique où cohabitent religion et esprit révolutionnaire, mais aussi par un mécontentement touchant toutes les couches de la société, lié notamment à l’incapacité de l’Etat à répondre aux aspirations du peuple. Il existait ainsi dans la Libye de Kadhafi une grande dissonance entre le discours de l’Etat et la vie des citoyens. Le climat de violence instauré par le régime de Kadhafi aura également joué sur sa banalisation et favorisé le basculement dans l’opposition violente menant à la chute du guide. Une fois que la contestation s’est accrue et s’est organisée, les acteurs internationaux se sont engouffrés dans la brèche et ont appuyé l’opposition à Kadhafi, créant un effet boule de neige, car de nombreux acteurs ont ainsi rejoint la lutte en voyant l’engagement étranger. La chute du guide n’aurait pas eu lieu sans cette implication externe, mais elle n’aurait pas non plus existé sans le soulèvement local.

Qu’en est-il de la Libye après l’effondrement ?

La situation actuelle en Libye ne permet pas d’entrevoir une sortie facile de crise, et ce pour plusieurs raisons. Après la chute de Kadhafi, il n’y avait plus d’Etat et donc plus aucun monopole de la violence, à quoi il faut ajouter le début de la lutte pour le pouvoir sur le pays. Aucune solution n’a réussi à résoudre la situation, que ce soient les élections de 2012 et de 2014, les résolutions soutenues par l’ONU ou les tentatives de différents acteurs d’imposer une domination par la force. Le pays se trouve même depuis 2014 coupé en deux et dispose de deux gouvernements. Nous pouvons imputer ces échecs à différents facteurs. Il y a en Libye un manque de culture politique et démocratique dû à l’absence d’expérience dans l’histoire du pays. Il a été tenté de créer une légitimité par les urnes très rapidement, avant de résoudre des problèmes comme la sécurité et la mise en place d’institutions solides permettant le lancement d’un processus de réconciliation. Les gouvernements élus n’ont pas réussi à bénéficier d’une légitimité nécessaire permettant de stabiliser la situation au niveau national. De plus, l’aspect sécuritaire est fondamental car sa non-organisation, la multiplication des milices et l’incapacité de l’Etat à en prendre la main, n’a pas permis de mettre en place un cadre propice à la transition et a favorisé la fragmentation du pays. Alors, si la situation de la Libye rend compliquée aujourd’hui une sortie de la crise, et les dernières années de de conflit et de violence l’implication croissante d’acteurs étranger et leur multiplication semblent l’appuyer, comment peut-on produire la paix ? Quelles sont les pistes pouvant mener à la paix en Libye ?

Il est ainsi crucial de lancer un processus de réconciliation et d’établir la justice sans exclure les acteurs de l’ancien régime comme il a été entrepris par le passé. Il est nécessaire de réintégrer dans le système économique de paix les nombreux combattants ayant rejoint des milices souvent pour se défendre mais aussi pour des raisons économiques. Il faut leur retrouver une place durable dans la société qui leur est plus profitable sur le long terme. Il est bien évidemment nécessaire de préalablement apaiser et démilitariser le pays afin qu’une telle quantité de groupes armés ne soit plus nécessaire, pour que les citoyens se sentent en sécurité. Un Etat doit être recréé au travers de systèmes judiciaire, administratif, sécuritaire et politique, qui doivent être contrôlés efficacement dans un système démocratique. Ces étapes sont fondamentales à la mise en place d’un Etat légitime et accepté de tous.

La situation libyenne est très complexe et les alliances sont nombreuses et changeantes au gré des intérêts qui sont eux même multiples et superposés. Aussi, la fin de la crise libyenne est souvent analysée au travers d’une vision occidentale et du modèle de l’Etat-nation. Selon Christopher Clapham (1) avec la notion d’Etat moderne est née l’idée que chaque portion du monde devrait faire partie d’un Etat et la faillite des Etats est généralement observée au travers de ce prisme. Mais le maintien d’un Etat n’est pas une chose aisée et ce modèle n’est peut-être pas réalisable partout et en tout temps. Il faudrait envisager des systèmes alternatifs et travailler sur la question de la gouvernance afin de se diriger vers une solution négociée entre les principales parties prenantes.


Réferénces

1 Clapham, Christopher. « The Global-Local Politics of State Decay » When States Fail: Causes and Consequences. Éd. Rotberg, Robert I. Princeton : Princeton University Press, 2004. 77.