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par Qassim Qassir

Les manifestations populaires qui se sont déroulées en Irak et au Liban au cours des deux derniers mois, révèlent que nous sommes face à une nouvelle donne politique dans ces deux pays qui souffrent de divisions sectaires, régionalistes et partisanes aigües. Pour la première fois depuis la chute du régime de Saddam Hussein, après l'occupation américaine en Irak, ce pays a été la scène de manifestations populaires qui transcendent les divisions sectaires. Les forces politiques et partisanes n'étaient pas les acteurs de ces mouvements. Malgré les tentatives de certains courants politiques de les exploiter pour des règlements de compte politiques internes, le principal thème de ces mouvements populaires était d’ordre social et économique, et les revendications de la jeunesse pour traiter le fléau du chômage, créer de l'emploi et améliorer les conditions de vie. Certes, certains ont tenté de donner à ces manifestations une dimension politique et de suggérer qu'elles s'adressaient à des partis internes ou régionaux et qu'elles faisaient partie de la lutte pour l'avenir de l'Irak et de son rôle dans la région, mais cela n’empêche pas que la motivation principale de la plupart de ces mouvements était une préoccupation socio-économique. Les réseaux sociaux et les organisations de la société civile ont joué un rôle clé dans la mobilisation de la rue, bien que certains partis politiques irakiens et certaines parties externes aient tenté d’investir dans ces mouvements et de les utiliser dans la lutte pour le pouvoir ou dans le cadre de conflits régionaux et internationaux sur l’avenir de l’Irak.

Au Liban, la situation est plus claire et plus dynamique : pour la première fois depuis de nombreuses années, le peuple libanais est descendu dans les rues et sur les places publiques pour protester contre les performances du gouvernement, du parlement et de toutes les autorités politiques et pouvoirs financiers sans la présence de forces politiques ou partisane, ou d’ONGs, derrière ce mouvement populaire. La première étincelle qui a déclenché les manifestations a été l'introduction d’une taxe sur l'utilisation de l'application WhatsApp, ce qui a conduit certains observateurs à appeler ce qui s'est passé la « Révolution WhatsApp ». Malgré le recul du gouvernement sur la mise en œuvre de cette nouvelle taxe et l'annonce d'un plan de réforme global, le mouvement et les manifestations se sont multipliés sur tout le territoire Libanais. Certains partis politiques libanais et certaines puissances étrangères, notamment les États-Unis, sont entrés tardivement sur la scène et ont tenté d'investir dans ces mouvements et d'en tirer profit dans des conflits internes et externes.

Il était clair que le mouvement populaire au Liban était au départ sans leadership et s’est produite de façon spontanée, les appels à manifester ayant été lancés dans les réseaux sociaux. Les critiques ont été dirigées contre toutes les forces politiques et partisanes sans exception. Ce qui est remarquable, c’était la présence de ce grand mouvement populaire dans les régions du Nord, du Sud et de la Bekaa, qui étaient historiquement associées sur certains courants partisans ou sectaires. Plus tard, cependant, des ONGs, les Universités américaine et jésuite, et certaines forces partisanes et de gauche s’impliquèrent activement dans ces mouvements et formèrent des cadres de coordination et de coopération entre eux pour organiser et diriger le mouvement populaire, visant à atteindre des objectifs politiques.

Pour la première fois, le drapeau libanais et les slogans libanais unifiés ont dominé toutes les bannières des partis et tous les slogans sectaires. Malgré le fait que certaines parties ont tenté de réprimer le mouvement ou d'y interférer, la population a réussi à continuer et à faire face à toutes les formes de répression. Comme en Irak, la voix du peuple a été plus forte que toutes les divisions sectaires et régionalistes, et elle a obligé les gouvernements des deux pays à prendre des mesures rapides pour faire face à la crise et à faire certaines concessions à la population. Mais la crise dans les deux pays semble être plus profonde que cela, ce qui pourrait imposer des changements radicaux dans les fondements mêmes du système politique des deux pays.

Quelle est la leçon la plus importante à tirer de ce qui s’est passé dans les deux pays au cours des deux derniers mois ? Nous pouvons dire que nous sommes confrontés à une nouvelle donne politique et populaire et que les peuples sont en mesure de surmonter leurs divisions sectaires et partisanes, même si le Liban et l'Irak font partie des pays les plus divers de la région et souffrent le plus des divisions sectaires et partisanes. Nous sommes donc confrontés à une nouvelle donne et à une nouvelle réalité politique. Grâce à cette interaction et cette coopération entre les peuples et les réseaux sociaux et autres nouveaux médias, en plus du rôle des médias traditionnels, en particulier les chaînes de télévision, il n’est plus possible d’ignorer la voix de la population et de l'opprimer. La seule option pour résoudre de telles crises est d’écouter la voix du peuple et d’entreprendre des solutions globales aux problèmes. L’option la plus effective est de revenir à l’Etat basé sur la citoyenneté, un Etat civil et juste. C’est le moyen le plus rapide de faire face aux crises dans tout notre monde arabe et musulman. L’expérience de la Tunisie apporte preuve après preuve que le choix d’une démocratie véritable et d’un Eat civil est le meilleur moyen de changement.

Les ONGs qui transcendent les divisions sectaires, actives dans la promotion de la citoyenneté et du dialogue, peuvent jouer un rôle important dans l’encadrement de ces mouvements populaires pour le meilleur, en ouvrant la voie à la promotion d'une culture de la citoyenneté, de la lutte contre la corruption, du dialogue, de la diversité et du respect des lois. Dans ce contexte, il convient de souligner l’importance des initiatives lancées ces deux dernières années dans les deux pays afin de promouvoir le dialogue, l’entre-connaissance, de surmonter les divisions sectaires et d’intéresser les citoyens dans la chose publique. Mais il faut souligner une question fondamentale : les accusations portées contre certaines ONGs pour leur dépendance de l'étranger. Il est donc essentiel de faire la distinction entre, d’une part, les organisations qui tirent profit des expériences mondiales et coopèrent de manière transparente et ouverte avec le dialogue international et les institutions démocratiques ; c’est une tendance naturelle et nécessaire entre les Etats, les peuples et les sociétés et, d’autre part, les organisations qui s’emploient à mettre en œuvre des agendas politiques étrangers dans les conflits internes, régionaux et internationaux.

Enfin, il convient de souligner qu’à l’ère des réseaux sociaux, de la révolution numérique et des grands bouleversements technologiques en cours dans le monde, il n’est plus possible d’opprimer les peuples et qu’il est impératif d’œuvrer à l’établissement d’un Etat basé sur la citoyenneté, à la lutte contre les divisions sectaires, au renforcement de la culture de la citoyenneté et du dialogue, de la reconnaissance de l’autre, du rejet de l’injustice et de la tyrannie, et de promouvoir l’alternance au pouvoir, la comptabilité politique et la force du droit. C’est le seul moyen d’extirper les gens de leurs problèmes sociaux, économiques et politiques.