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par Abdoulaye Bâ

L’intrusion violente du ‘’djihadisme’’ au Sahel, au début des années 2000, a plongé la région dans une nouvelle phase atypique d’insécurité qui met à rude épreuve la cohésion sociale au sein de ces pays. Progressivement atteints, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Burkina Faso, le Nigéria, le Tchad, la Côte d’Ivoire, et le Cameroun, entre autres, font face depuis une décennie maintenant, et à des degrés différents, aux attaques des groupes se réclamant du ‘’djihad’’. Au-delà de la remise en cause des éléments fondateurs des pactes nationaux, les acteurs de cette violence instrumentalisent les identités communautaires en invoquant un référentiel religieux, ce qui la rend plus complexe.

 De plus en plus répandue sur une aire géographique plus lointaine que le Sahel traditionnel, cette violence alimente des règlements de compte entre groupes et ethnies. Elle exacerbe les tensions intra et intercommunautaires, mettant surtout en ébullition les communautés transfrontalières qu’elle implique. Elle interpelle la capacité des Etats à faire face à un phénomène qui a tendance à les transcender, portant désormais des revendications qui sont l’expression de frustrations réelles ou perçues par certaines communautés, les acteurs multiples, et souvent « invisibles » de cette violence, caresseraient l’objectif de créer de nouvelles réalités politiques qui menacent l’existence même de ces Etats.

A travers cette contribution, nous tenterons d’aborder le sujet sur trois points essentiels. On s’attardera d’abord sur la question du « « djihadisme » et communautarisme » (1) dans le contexte malien avant d’aborder celle de la situation des « Communautés en ébullition » (2). Ensuite nous parlerons de la « Résilience des communautés transfrontalières » (3) avant de susciter une réflexion sur « Quelles réponses au défi identitaire ? » (4).

1. « Djihadisme » et communautarisme

Depuis le début du processus de leur sanctuarisation au Sahel, en 2003, avec la présence au nord du Mali des premiers éléments de la « Katiba d’Al Moulathamine » (Les Enturbannés) de Mokhtar Belmokhtar, ancien membre du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), puis d’Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), les précurseurs du « djihadisme » au Sahel ont tenu à infiltrer les communautés locales vivant « aux marges » des Etats. Très vite, ils capitalisent la situation d’isolation des zones, la marginalisation des populations, le vide politique laissé par l’Etat et l’émiettement de « l’encadrement » qu’assuraient certains éléments locaux proches des différentes rebellions qui avaient secoué certaines zones.

Se chargeant désormais de contrôler les voies de passage des « caravanes » chargées de différents produits illicitement commercialisés (drogue, armes, immigrés, etc…), les groupes armés s’adjugent également l’autorité de réguler la vie économique locale. Ils offrent également un semblant d’accès aux services de base en créant des points d’eau et en construisant de symboliques structures de santé de base qu’ils ravitaillent en médicaments. C’est souvent beaucoup pour des populations nomades longtemps laissées à elles-mêmes. Parallèlement, ils mettent en place un système d’alphabétisation de masse, axé sur les sciences religieuses dans les campements.

A force d’employer de milliers de jeunes désœuvrés, ils créent et font prospérer une véritable économie du crime qui bouscule les rapports traditionnels entre communautés. La présence massive d’armes à feu modernes, de plus en plus sophistiquées pour des populations habituées à de vieux fusils traditionnels de chasse, achève de bouleverser les équilibres tribaux, pourtant assez strictement régulés dans le désert, depuis la nuit des temps.

Capitalisant certaines frustrations identitaires accumulées depuis les indépendances, les djihadistes mettent en avant un facteur spirituel assez marquant : l’obligation du retour « aux valeurs fondamentales de l’Islam ». Sur cette base, ils structurent l’organisation des clans et parachèvent une sorte de réconciliation entre les tribus où ils sont présents et bien écoutés. Ainsi agitée, la religion sera présentée comme le premier ciment de l’unité et le marqueur identitaire de base pour ces communautés. Cette nouvelle conscience religieuse arrimée au salafisme éveillera les anciennes « remontrances » contre l’Etat. Elle s’acharnera particulièrement contre la laïcité qui commande la nature de l’organisation de l’Etat, surtout du point de vue de la gestion de ses rapports avec le religieux. Très rapidement, ces remontrances deviendront une remise en cause, puis un rejet quasi-systématique de l’Etat dans sa forme républicaine et laïque, telle que prônée dans les constitutions.

Les évènements de 2012, accélérés par l’effondrement de la Libye, ne seront que la consécration du processus de pourrissement de la situation dans le septentrion malien. Ils donneront aux groupes salafistes, alliés à d’autres groupes nationalistes, comme le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et autres, l’opportunité d’implémenter leur vision politique, malgré les divergences en termes d’objectifs. Le MNLA et ses mouvements apparentés réclamaient une indépendance du territoire de leur entité proclamée (Azawad), couvrant les régions de Kidal, Tombouctou, Gao et une partie de celle de Mopti, l’Etat pensé par le MNLA devrait compter, comme populations, les membres des groupes Touaregs, Arabes, Songhaïs et Peuls. En revanche, les djihadistes maliens d’Ansar Dine appelaient à la préservation d’un Etat malien uni, mais devant être régi par les règles de la Charia islamique. La « laïcité » du MNLA se heurtera alors au rigorisme des salafistes et précipitera sa défaite militaire face aux combattants de l’Aqmi et du Mouvement de l’unicité et du djihad en Afrique de l’ouest (MUJAO). Ces derniers sont devenus, en un laps de temps, les seuls maîtres du terrain. Il a fallu l’intervention française à travers l’Opération Serval pour disperser leurs rangs.

2. Communautés en ébullition

Durant l’occupation du nord, l’insécurité généralisée s’installera dans la plupart des zones tombées sous le contrôle des « nouveaux maîtres ». La recrudescence des actes de pillage, surtout du bétail, poussera les groupes d’éleveurs à s’armer. Encadrés par les éléments du MUJAO, des éléments peuls, dogons et songhaïs maliens et plus tard des populations, le plus souvent peules, du Niger et du Burkina Faso seront initiées aux armes avant de se constituer en groupes d’autodéfenses pour protéger leurs biens contre les pillages. Plus tard, après l’intervention de l’armée française, en janvier 2013, ces éléments seront « recyclés » par les différents groupes armés et feront, pour la plupart, partie intégrante des combattants de ces groupes.

La création, en 2012, de la Katiba d’Ansar Dine du Macina sous la houlette de Muhammadun Saada Barry alias Muhammadun Koufa, à partir des éléments d’une unité combattante « noire » intégrée dans Ançar Dine et destinée à être le fer de lance de l’opération planifiée pour la conquête du sud malien (Bamako) à partir de Kona (centre) constituera, formellement, le premier acte fort de l’élargissement du djihad des « gens du nord » aux communautés du sud.

A partir de mai 2015, la Katiba Ançar Dine du Macina commencera à commettre des actes violents dans la zone du centre du Mali, par la profanation du mausolée de Seikou (Cheikhou) Amadou, fondateur de l’Empire peul du Macina. Au fur et à mesure, les éléments de cette Katiba mèneront des exactions aveugles contre les civils, ciblant, sans distinction, toutes les populations du centre du Mali. Des relents de stigmatisation marquent les rapports entre deux groupes ethniques séculaires du centre du Mali, les Dogons et les Peuls, qui se retrouvent, subitement, au cœur du tourbillon de la violence djihadiste, venue se greffer à de multiples conflits locaux mal régulés.

Exacerbées par le changement climatique, la compétition effrénée pour l’accès aux ressources naturelles sur un fond de rétrécissement des espaces agricoles et de pâturages, ces violences conduiront à des assassinats ciblés, puis à des massacres qui feront, en 2018, plus de 2000 morts et des milliers de déplacés internes et réfugiés. L’émergence de plusieurs nouveaux groupes armés, notamment la milice des chasseurs dogons, « Dan Na Ambassagou », le groupe armé peul Alliance pour la protection du Sahel (ASS), l’activisme des groupes armés GATIA et MSA dans la zone et aux frontières avec le Burkina et le Niger, rendent la situation plus complexe.

Dès lors, c’est une course aveugle à l’armement qui s’empare des communautés, chacune voulant prendre en charge sa propre sécurité, suite à l’incapacité de l’Etat de jouer son rôle régalien en la matière. Pire, certains segments de l’Etat (au niveau politique et sécuritaire) sont accusés d’alimenter la violence intercommunautaire et de l’exacerber pour des agendas politiques obscurs. Ce développement déchainera les démons d’une violence intercommunautaire tragique qui risque d’impacter, encore pour longtemps, les rapports intercommunautaires dans le pays.

Cette situation qui prévaut au Mali, est pratiquement la même, à quelques différences près, dans des parties de deux autres pays de la zone. Il s’agit du Niger et du Burkina Faso. Dans ce dernier pays, la situation d’insécurité qui prévaut au nord, dans la région du Soum et à l’est, dans le Fada Ngourma, a été le prétexte tout trouvé pour qu’une milice locale, les Koglwoego (Les gardiens de la forêt) fassent parler d’eux. Au début du mois de janvier dernier, l’assassinat de trois personnes par des présumés djihadistes, conduit à l’assassinat de plus de 200 personnes, toutes de souche peule dans la zone de Yirgou (près de Barsalogo), au nord-ouest du pays. Depuis, des exactions de tous ordres sont régulièrement signalés contre les populations peules. Sont accusés des milices Koglweogo ou des éléments des forces armées du Burkina. Souvent interpellées, les autorités burkinabés nient toute implication de l’armée dans ces exactions.

Quoi qu’il en soit, si des solutions rapides et originales, intégrant les préoccupations des populations locales et des communautés vulnérables au choc sécuritaire et social ne sont pas adoptées, le Sahel deviendra une véritable poudrière. Le syndrome somalien qui gangrène ce pays depuis 1994 guette la région. Les partenaires internationaux, notamment les puissances militaires en présence, devraient avoir le souci de s’interposer au lieu d’observer, en spectateurs amusés, ces tueries barbares qui compromettent davantage l’existence déjà très précaire de ces populations.

3. Résilience des communautés transfrontalières

Malgré l’absence des Etats sur le front chaud de la violence alimentée par les groupes extrémistes violents (GEV), les communautés transfrontalières vulnérables (CTV) ont développé une certaine résilience qui permet de maintenir un espoir d’amélioration de la situation.

Les Communautés transfrontalières vivent aux frontières, à la marge du centre. Elles sont généralement oubliées par celui-ci. Elles sont le plus souvent pastorales ou semi-nomades et sont particulièrement très peu en phase avec les valeurs modernes. Rétives à l’Etat, elles accèdent rarement à l’éducation formelle. Tout comme elles n’accèdent qu’à une très faible proportion aux services de base dans leurs milieux, en perpétuel mouvement. S’adonnant à des activités économiques traditionnelles se confondant avec leur identité culturelle (garde des troupeaux de bovidés ou de camélidés, agriculture saisonnière, pêche traditionnelle, chasse, etc…), elles disposent de prolongements dans plusieurs pays et s’identifient parfois à chacun des pays que traverse leur parcours pastoraux (ex. Arabes, Touarègues, Peuls, Kanuri, Haoussa, etc).

Ces communautés ne disposent également que rarement de cadres politiques communautaires structurés, d’où souvent l’impossibilité d’identifier de porte-voix crédibles, capables de porter valablement leurs revendications. Exploitant cette situation, les groupes violents à référentiel religieux et des bandes criminelles transfrontalières tentent de combler le vide (GSIM (Al Qaida), Boko Haram, EIAO, Ansaru et autres). Ils recrutent dans certains de ces milieux pour mieux infiltrer les sociétés et affaiblir les Etats, en déstabilisant les rapports intercommunautaires sur des bases confessionnelles ou ethniques. Les tentatives des communautés de résister au discours fanatique en tentent de canaliser les jeunes, principale cible des groupes, ne sont pas facilité par le comportement souvent extrême des éléments des forces de défense et de sécurité sur le terrain.

Malheureusement, avec la militarisation à outrance de certaines de ces communautés et les amalgames entretenues contre d’autres, l’effondrement de toutes les formes de résilience se constate dans certaines zones. C’est le cas notamment au centre du Mali, en butte à une série de massacres fratricides entre Peuls et Dogons. Le cas est pratiquement identique à la frontière entre le Mali et le Niger et aux trois frontières entre le Niger, le Burkina Faso et le Mali. Au Burkina, le massacre de Yirgou a creusé une immense fracture entre la communauté peule et la plupart des autres communautés du pays et avec l’Etat. Et, au-delà, dans la zone infestée par la violence de Boko Haram, la situation n’est guère meilleure. Partout, les populations civiles font souvent face à leur sort seules, si elles ne sont pas prises entre le marteau du terrorisme et l’enclume de la lutte militaire contre ce même terrorisme !

4. Quelles réponses au défi identitaire ?

La réponse souvent inadaptée des Etats pousse de plus en plus de jeunes à adhérer au discours des groupes extrémistes violents ou à intégrer les groupes d’autodéfense communautaires. Cette attitude accentue le sentiment de repli identitaire au détriment de l’esprit d’ouverture et de tolérance qui permet d’entretenir un dialogue à même de faciliter la résolution des conflits. Surtout que dans la zone, de vieux et anciens mécanismes traditionnels existent pour contenir les conflits.

Par ailleurs, l’approche du « tout sécuritaire » qui a très largement montré ses limites un peu partout au Mali (années 90, 2000, 2013 et 2018), au Nigéria et ailleurs, ne donne souvent aux jeunes des communautés (stigmatisées et ciblées) d’autres choix que d’intégrer les groupes armés, ce qui affaiblit l’adhésion et l’attachement des populations aux Etats.

Pire, souvent des communautés qui manifestent de bonnes disponibilités à travailler avec les Etats et d’œuvrer pour le retour de la paix ne sont pas entendues ou sont complètement ignorées par les décideurs politiques qui préfèrent se décharger sur des services militaires et sécuritaires, peu professionnels, en manque de moyens et très souvent dépassés.

En tout état de cause, pour déconstruire le discours radical des extrémistes violents et conjurer les démons de l’ethnocentrisme, de plus en plus violent et destructeur dans ces pays, nous préconisons les pistes suivantes :

  • Assurer la continuité de certains services comme celui de l’éducation informelle en s’adaptant au contexte sécuritaire après la fermeture des écoles dans la plupart des zones affectées ;
  • Développer une résilience économique assurant aux communautés une certaine autosuffisance locale en produits de base (agricoles et autres) ;
  • Entretenir des canaux de communication dissuadant les membres des groupes violents issus des communautés de commettre des exactions contre les communautés voisines et rejeter l’impunité ;
  • Encourager les sages et les notables coutumiers et religieux à préserver la cohésion sociale, malgré les très fortes tensions nées de la création de milices d’autodéfense sur des bases ethniques ;

Aussi, y a-t-il encore lieu de dénoncer (et de sanctionner) le discours ethnocentriste violent et la mise en confiance de toutes les communautés, à travers :

  • Une démarche d’écoute des notabilités locales, des chefs religieux, des organisations de la société civile et des jeunes ;
  • Contrôler et discipliner le comportement des éléments des Forces nationales de défense et de sécurité (FNDS) dans les zones reculées, surtout durant les opérations militaires (sécuriser les populations civiles, éviter l’amalgame et la stigmatisation, respecter les droits des combattants arrêtés, etc…) ;
  • Privilégier une approche participative dans la prise et la mise en œuvre des décisions concernant les Communautés transfrontalières vulnérables (CTV).
  • S’inscrire dans une dynamique de transformation du conflit et initier un dialogue au niveau local autour de thématiques spécifiques comme la sécurité, la résolution pacifique des conflits locaux et autour de préoccupations communes comme l’accès à l’éducation et aux services de base, ainsi que la répartition concertée et partagée des ressources naturelles ;
  • Encourager des initiatives locales à engager des discussions pour convaincre les membres des communautés ayant rejoint les groupes violents, y compris à connotation communautaire à s’en démarquer.