Logo CFG Header

Avec plusieurs mois de retard et de tractations, le gouvernement irakien prend finalement forme petit à petit. En effet, pour la quatrième fois depuis la chute du régime de Saddam Hussein, les irakiens avaient été appelés aux urnes le 12 mai dernier afin de renouveler les 329 membres du parlement pour un mandat de quatre ans. Du fait de son système politique, pour obtenir un bloc majoritaire au parlement, les partis sont contraints de constituer des coalitions plus ou moins formelles et ainsi approuver les candidats aux postes ministériels. Cependant, depuis le mois de décembre, deux différents blocs parlementaires, pourtant censés former une alliance tacite, se mènent une guerre sans merci afin de positionner leur candidat aux différents postes ministériels.

Après l’élection, par les nouveaux parlementaires, du Président du Parlement Mohammed al-Halboussi le 15 septembre dernier, le processus de formation du gouvernement, qui constitutionnellement devait durer 90 jours, a pu commencer. Suivant cette élection, Barham Salih a été choisi, le 2 octobre, pour occuper le poste – principalement honorifique – de Président de la République d’Irak, qui revient traditionnellement, depuis la chute de l’ancien régime, à un Kurde. Sa position modérée sur la problématique de l’indépendance du Kurdistan lui a valu les faveurs des groupes parlementaires les plus importants.

Fraîchement élu, Salih a rapidement désigné Adel Abdul Mahdi comme Premier Ministre, ce dernier jouissant d’une riche expérience en politique, tout en conservant une certaine indépendance vis-à-vis des rivalités sectaires et/ou ethniques. Il a notamment servi comme ministre des finances, mais aussi comme ministre du pétrole pendant deux ans. Il également été élu vice-président en 2005, poste qu’il a conservé jusqu’à sa démission en 2011. Détenteur des principaux pouvoirs en vertu de la Constitution, Abdul Mahdi a depuis la tâche de former son gouvernement en proposant des ministres qui doivent ensuite être approuvés par les parlementaires.

Grâce à leur alliance politique afin de former une majorité au parlement, le bloc Islah (réconciliation) mené par Moqtada al-Sadr et le bloc Binaa (construction) dirigé par Hadi al-Ameri se sont mis d’accord sur 14 des 22 ministres. La rapidité de ces approbations a laissé penser que la situation s’était bel et bien déverrouillée, mais Sadr et Ameri sont brusquement retournés à un blocage politique autour de l’approbation du ministre de l’intérieur. En effet, ces dernières années, ce poste a toujours été attribué à des personnalités politiques issues du mouvement dirigé par Ameri, lequel est fortement soutenu par Téhéran., alors que Sadr préférait un candidat sans aucune affiliation politique à un régime étranger et a répété à Abdul Mahdi de continuer à présenter des candidats pour le reste des ministères encore vacants, malgré l’impasse sur ce poste.

Agacé par cette situation, Sadr a également menacé de se retirer des processus d’approbation et d’organiser des manifestations grâce à son grand pouvoir de rassembleur. Effectivement, le populiste chiite était parvenu à mobiliser ses jeunes partisans, durant l’occupation, pour tenter de chasser les troupes américaines du pays. Mais c’est particulièrement en 2016 qu’il démontra l’importance de son influence en organisant une manifestation anti-corruption de grande ampleur sur le principe d’une identité irakienne inclusive. Ses partisans étaient même parvenus à entrer dans la « zone internationale » (également connue sous de « zone verte ») pour demander la démission de certains ministres.

En raison de leur mécontentement avec les propositions d’Abdul Mahdi, des membres du parlement, en majorité affiliés à Sadr et à Abadi, ont immobilisé début décembre une session durant laquelle le Premier Ministre tentait de faire voter sa liste de candidats pour les postes de ministres inoccupés. Cette disruption a forcé le Premier Ministre et ses candidats à quitter le parlement, laissant à nouveau le gouvernement irakien sans ministres de la défense ni de l’intérieur. Ce désaccord à pour cause le souhait d’Abdul Mahdi de présenter Falih al-Fayyadh comme ministre de l’intérieur, lequel est le président des Hachd al-Chaabi, ou « Unité de Mobilisation Populaire ». Chef également de sa propre organisation (les Brigades Badr) créée en 1982, qu’il a transformé en parti politique en 2012, il a participé aux combats contre l’Etat Islamique. Pour ses opposants, les relations de Fayyadh avec Téhéran constituent un conflit d’intérêt. Il avait d’ailleurs précédemment dû abandonner son poste de Conseiller à la sécurité nationale pour cette raison. Frustré par l’immobilisme de la situation, Abdul Mahdi a fait savoir qu’il ne présenterait de listes. Selon lui, c’est au parlement de présenter de nouveaux noms.

Cette immobilisation du processus politique paralyse le pays, et pour cette raison le budget de 2019 n’a pas encore pu être planifié. À cause de ceci découle une impossibilité d’organiser la reconstruction du pays et d’envoyer les aides devant parvenir aux zones les plus pauvres et détruites par les combats. Abdul Mahdi se retrouve paralysé par cette situation et dans l’incapacité d’exercer son pouvoir, sachant qu’un autre poste clivant doit être encore approuvé, à savoir celui de ministre de la défense. Ce poste comprend la gestion des thématiques sécuritaires et celles liées aux forces armées et est de ce fait très convoité. D’après la constitution irakienne, ce ministère doit être tenu par un technocrate ou un indépendant. En novembre, les parlementaires sunnites ont nommé l’ancien Président du parlement Salim al-Jabouri après de nombreuses tractations. Mais les principaux partis étant très occupés avec le choix d’un ministre de l’intérieur, Jabouri n’a jusqu’à ce jour été ni confirmé ni infirmé.

Ce blocage au sein de l’appareil politique chiite et les partis représentant des alliances variées démontrent un changement de cap de la politique irakienne en général. Ce n’est plus le clivage chiite-sunnite qui domine les tractations politiques, mais les différentes visions de ce qui définit l’identité irakienne et la volonté d’empêcher de nouvelles ingérences étrangères.