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Lerevanche des sociétés : les Frères et l'air du temps

Et la réforme se fait bel et bien dans les deux sens : les Frères musulmans sont dans l'ère du temps.

Ils sont d'abord dans l'ère du temps de l'Etat-Nation. Une des premières études de Husam, sur l'organisation internationale des Frères a bien montré comment, depuis la première guerre du Golfe, les Frères musulmans sont pris en tenaille entre la défense d'un idéal supra-national et des intérêts nationaux qu'ils sont de facto forcés d'intégrer. Dans les faits, depuis près de 20 ans, c'est les intérêts nationaux sur la solidarité transnationale qui prime et le komintern islamique ne marche pas.

Ils sont ensuite dans le temps du marché. Ses études sur la nouvelle « culture militante des Frères » (thaqafa ikhwâniyya) ont ensuite bien montré que les Frères n'échappaient pas à une certaine culture de masse mondiale. La montée d'un courant d'auto-critique au sein des Frères a en quelque sorte cristallisé cette affirmation, au sein de certaines composantes du mouvement, d'une culture jeune, individualiste, anti-autoritaire qui a reformatté l'ensemble du champ religieux avec l'apparition des « nouveaux prêcheurs » comme Amr Khaled, Tariq Suwaydan ou Abdullah Gymnastiar.

Les Frères sont enfin dans « l'ère du temps salafiste » selon le terme de Husam ; l'islam politique de la confrérie n'est en effet pas extérieur au salafisme même si Frères et salafistes sont désormais rivaux sur la scène politique. Bien au contraire, le salafisme a su irriguer la culture militante des Frères de ses conceptions et de ses représentations, ce qui contribuera de manière décisive à affaiblir le courant dit « réformiste » de leaders comme Abdelmeneim Abou al-Foutouh dont Husam était particulièrement proche.

Husam avait donc bien compris que l'islamisme, loin d'être un mouvement s'expliquant par un dogme figé et définitif était une réalité évolutive, capable de mutations parfois radicales. Ses périples et enquêtes dans le monde arabe, que ce soit en Jordanie, au Liban, en Algérie ou encore – et surtout ! – au Maroc lui ont permis de mettre en avant que jusqu'à ce qui est sensé faire l'essence même de l'islamisme, à savoir l'intrication serrée du religieux et du politique, était en réalité interprétée de manière très diverse d'un pays à l'autre. Autant Husam voyait – et regrettait – que l'islamisme égyptien des Frères musulmans ne parvienne pas à restituer au politique son autonomie et sa spécificité face au religieux, autant il voyait bien, à partir de l'expérience du PJD marocain, que l'autonomisation des sphères était parfaitement possible. Plus profondément, il pensait que le politique est avant l'espace du relatif, du compris, et qu'il ne pouvait composer avec la logique absolutiste du religieux. Pour lui, la reconnaissance de cette irréductibilité de la démarche politique, était d'ailleurs un passage obligé pour l'islamisme contemporain, et c'est largement à partir de ce constat qu'il écrivit avec une perspective critique accrue sur l'expérience des Frères musulmans égyptien, redoutant avant tout le « salafisation ».

Des Frères débordés

Les écrits de Husam sont ainsi un appel à banaliser les Frères musulmans. Ils ne sont pas dans un pur rapport de contrôle sur la société qui les entoure ; celle-ci détermine leur destin autant que l'inverse. Par ailleurs, Husam a aussi relevé rapidement que l'affirmation de l'islam passait par des opérateurs toujours plus divers et que les Frères tendaient à se faire déborder à la fois par leur « gauche », avec le mouvement des nouveaux prêcheurs et l'émergence d'un islam « light », centré sur l'individu, ouvert sur l'Occident, refusant la mobilisation sur l'identitaire et préférant voir dans l'islam un réservoir de valeurs plus que de normes et par leur « droite », avec la montée en puissance du salafisme, adepte du précepte plus que de la valeur, non seulement à l'extérieur, mais aussi à l'intérieur de l'organisation. Le paysage post-révolutionnaire égyptien confirma d'ailleurs bien cette vision : le coming out politique des salafistes d'un côté, l'apparition d'un courant politique inspiré du religieux mais cherchant le principe plus que le précepte, la valeur plus que la norme. Entre la politisation des hommes du précepte, salafistes, et la structuration les hommes du principe, post-islamistes selon le terme que Husam utilisait faute de mieux, les Frères auront à gérer une scène islamiste toujours plus concurrentielle.

Sur les traces de Husam ... relire le moment révolutionnaire

La révolution n'aura pas, à ce jour, vraiment révolutionné les Frères. Elle conforte globalement les grandes tendances décrites précédemment par Husam : « salafisation », perpétuation du « courant de l'organisation » comme force dominante, marginalisation croissante des réformistes, poussées de critiques internes et reprises en main subséquentes.

C'est donc aux marges des Frères, à leur « gauche » et à leur « droite », qu'il est sans doute le plus possible de situer une recherche soucieuse de continuer le chantier intellectuel qu'avait élaboré Husam. Tout d'abord sur le salafisme et l'évolution de son rapport au politique. Cette question avait taraudé Husam bien avant la révolution, alors même que les salafistes égyptiens, alors dénués de toute influence réelle dans le débat public, n'intéressaient encore que les islamist-ologues patentés. A rebours des lectures dominantes figeant le salafisme dans un apolitisme borné qui puiserait ses origines dans la théologie, Husam avait saisi la complexité du rapport des salafistes égyptiens au politique – et ses apories. Aussi fût-il bien moins que d'autres surpris de les voir annoncer leur entrée officielle en politique une fois la révolution accomplie.

Il avait, sur ce thème, entamé l'un de ses derniers grands projets de recherche – projet qui reste à ce jour en friche. Il devait permettre d'éclairer un thème qui était cher à Husam, à savoir le comment du changement des organisations idéologiques. Sur le mode de l'intuition, Husam aimait croire que, en matière de changement, ce sont les pratiques plus que les grandes orientations idéologiques qui mènent le bal. En situation post-révolutionnaire, le salafisme égyptien serait alors dans une situation de rattrapage idéologique. La question reste ouverte.

En second lieu, à la gauche des Frères, l'émergence de ce courant « post-islamiste », fait d'ancien ex-Frères, de jeunes ex-Frères, de jeunes pieux sans engagements préalables, à la faveur de la révolution recèle sans doute le plus de potentiel de recherche pour qui voudrait prolonger les réflexion de Husam. Ce courant se cristallise dans le cadre des mobilisations pré-révolutionnaires comme le mouvement du 6 Avril, la campagne de soutien à Baradei ou encore les mobilisations anti-torture autour de la figure emblématique de Khaled Saïd, jeune homme ordinaire tombé sous la torture non moins ordinaire dans un poste de police d'Alexandrie ou encore sur les blogs des jeunes Frères imprégnés dès 2004 de cette culture globale anti-autoritaire et égalitaire qui allait faire le lit du consensualisme révolutionnaire.

Banaliser l'islamisme : un acte visionnaire

Dans l'esprit de Husam, « l'organisation » est donc loin d'être cet appareil étanche, réticent à toute forme d'influence extérieure dont rêvent les hommes du « courant de l'organisation » (tayâr al-Tanzim). Durant ces deux dernières années, un de ses centres d'intérêt portait sur les manuels de formation religieuse et politique des militants des Frères.Là encore, en partant du centre, il revient vite sur l'environnement, constatant une fois encore que la formation des militants des Frères doit bien peu à ce savoir livresque militant et bien plus à l'influence diffuse des différentes sources de savoir travaillant la « culture Frère » (thaqafa ikhwâniyya) : les shaykhs indépendants comme Mohamed al-Ghazâli ou Youssef al-Qaradawi, les chaines satellite religieuses, la plupart d'obédience salafiste, les nouveaux prédicateurs, Amr Khaled en tête. Bref, à la base, c'est bien souvent le dilettantisme plus que la rigueur idéologique du militant discipliné qui prévaut.

Au-delà, Husam a bien compris que c'est bien la notion même d'alternative islamique qui est remise en cause : non seulement les Frères ne sont pas ce Deus ex machina capable de changer à sa convenance les sociétés qui ont avec lui l'Islam en partage, mais la dynamique de réaffirmation de l'islam, toute identitaire qu'elle puisse être par ailleurs, n'est pas hors d'un certain « temps mondial ». Parce qu'elles divisent souvent à tort, ou parce qu'elles masquent les vraies questions, Husam se méfiait depuis longtemps des problématiques identitaires ; il ne cherchait pas dans l'islam une alternative, ni ne le plaçait en situation d'opposition ou d'hostilité. Et il avait bien compris, que souvent à leur cœur défendant, les islamistes étaient bien des citoyens du monde. Intuition prémonitoire qui portait en elle les germes du printemps arabe. Avec Husam Tammam, c'est aussi un visionnaire que nous perdons.