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pour réfléchir et agir après la votation du 29 novembre 2009

1— Contexte

Une initiative populaire portant sur l'introduction d'un alinéa à l'article 72 de la Constitution fédérale pour que la construction de minarets soit interdite en Suisse, a été lancée le 1er mai 2007 par plusieurs personnalités politiques, majoritairement de l'Union démocratique du centre. Après une année de campagne de récolte de signatures auprès de la population, les initiants ont réussi à atteindre le seuil requis et à déposer le 8 juillet 2008 à la Chancellerie fédérale à Berne 114 137 signatures, dont 113 540 seront validées.

Dès le printemps 2009, cette initiative a suscité un vif débat à l'Assemblée fédérale et a finalement été acceptée par une large majorité. Aussi bien l'Assemblée fédérale que le Conseil fédéral ont appelé la population à rejeter le texte de l'initiative une fois soumis à votation.

Suite à cette validation par l'Assemblée fédérale, et une fois la date de la votation fixée, une campagne de sensibilisation et de mobilisation des électeurs a été lancée; elle a duré plusieurs mois.

Lors de cette campagne, comme lors de la récolte des signatures, deux positions se sont confrontées: une position qui voit dans les minarets «des symboles politiques de domination» et qui dit que leur interdiction n'affecte en rien la liberté religieuse des musulmans, et une autre qui affirme au contraire que cette disposition viole un droit fondamental de l'être humain, celui d'exprimer sa croyance, et qu'elle est inapplicable car non conforme aux conventions auxquelles la Suisse est partie prenante.

Les initiants ont engagé des moyens considérables dans leur campagne professionnelle et multiforme: présence soutenue dans les médias, interventions fréquentes dans des débats publics, affiches, etc.

La présence des Suisses de confession musulmane, quant à elle, a été plutôt timide. Le débat autour de la question a été sensiblement déséquilibré et asymétrique, souvent caractérisé par l'absence de contradicteurs crédibles en face des partisans de l'initiative.

L'initiative a été acceptée le 29 novembre 2009 lors d'une votation populaire par une majorité du peuple suisse (57,5% des votants; participation de 53,4%) et par une majorité des cantons. Seuls trois cantons romands (Genève, Vaud et Neuchâtel) et un (demi-) canton alémanique (Bâle-Ville) ont rejeté le texte de l'initiative.

En Suisse l'étonnement, qui frôlait dans certains cas le choc, était quasi général, y compris au sein du camp des initiants. La surprise était d'autant plus marquée que les sondages publiés la veille du vote prédisaient le rejet du texte de l'initiative.

Les réactions à l'étranger, notamment dans le monde musulman, sont marquées par l'incompréhension et l'inquiétude, tout en restant dans l'ensemble factuelles et appelant au dialogue.

L'absence notoire de voix musulmanes dans les débats qui ont accompagné les campagnes de collecte des signatures et de mobilisation des électeurs, ainsi que le discours angélique de ceux qui se sont opposés à l'initiative sont sans doute parmi les principaux facteurs qui expliquent le résultat imprévu de la votation du 29 novembre 2009.

Au lendemain de la votation, dans tous les milieux en Suisse (gouvernement, intellectuels, forces politiques, y compris chez les initiants) s'est posée la question de savoir comment gérer «l'après 29 novembre» aussi bien en Suisse, pour sauvegarder la cohésion nationale, que vis-à-vis de l'étranger où la réalité politique suisse peut paraitre à première vue incongrue et perdre en légitimité.

Dans le but de contribuer à cette réflexion d'envergure nationale, la Fondation Cordoue se propose de porter une attention particulière aux questions de (1) la mauvaise perception en Suisse et à l'étranger de la réalité musulmane suisse, et de (2) la sous-représentativité musulmane dans le débat public en Suisse. Elle envisage d'étudier les causes de ces carences et d'explorer les moyens d'y remédier, en vue de favoriser l'émergence d'un discours suisse musulman audible et crédible, apte à interagir positivement avec les autres discours de la scène publique suisse, et à refléter la réalité suisse de façon intelligible à l'étranger.

2— Réalité musulmane suisse

En Suisse et, dans une moindre mesure, à l'étranger, les Suisses de confession musulmane sont souvent perçus comme une entité étrangère liée à la migration. Ils sont considérés comme des «Musulmans» résidant en Suisse. Il s'agirait donc fondamentalement, voire peut-être «fondamentalistement», de «Musulmans», accessoirement suisses, que certains extrémistes ont appelé à expulser de Suisse car ils représenteraient un danger pour ce pays, une sorte de «cinquième colonne».

Cette perception ne reflète pas la réalité sociologique nouvelle en Suisse, i.e. la présence musulmane dans le paysage multi confessionnel du pays. Elle devrait être corrigée car elle contribue à entretenir une confusion entre deux problématiques distinctes: d'une part, la présence musulmane en Suisse avec ses apports et les craintes qu'elle peut susciter, et, d'autre part, le phénomène de la migration avec les défis qu'il pose à la société (intégration).

Il serait donc judicieux dans le discours public de parler de «Suisses de confession musulmane» ou de «Suisses musulmans» au lieu de «Musulmans suisses», de «Musulmans de Suisse», ou de «Musulmans résidant en Suisse». Par ailleurs, l'expression de «Communauté musulmane de Suisse» est volontairement évitée dans ce projet à cause de l'attitude de repli sur soi qu'elle peut induire.

3— Sous-représentativité musulmane dans le débat public

Une étude approfondie est nécessaire pour cerner les causes de la sous-représentativité musulmane dans le débat public suisse. Mais on peut déjà, pour lancer la réflexion, mentionner deux facteurs qui semblent déterminants: le manque d'organisation et la faible participation dans la scène publique.

3.1— Manque d'organisation de la confession musulmane en Suisse

Le manque d'organisation peut être expliqué par plusieurs facteurs, notamment:

  1. L'absence de clergé dans la religion musulmane;
  2. L'hétérogénéité de la pensée islamique (diverses écoles sont présentes en Suisse);
  3. La volonté des autorités suisses de ne pas s'immiscer dans les affaires internes des musulmans;
  4. Les interférences d'Etats et d'organisations de l'étranger.

3.2— Faible participation des Suisses musulmans dans la scène publique

La faible participation des Suisse musulmans dans la scène publique et leur faible implication dans l'action associative, politique et médiatique les privent d'une audibilité, d'une visibilité et d'une interaction dans la société et les condamnent à l'isolement symbolique. Aussi bien l'élite suisse musulmane que le reste de l'élite suisse (médias, forces politiques et associatives, syndicats, etc.) sont coresponsables de cette situation.

4— Rassemblement des Suisses musulmans

L'idée présentée dans ce projet est de rassembler un nombre de Suisses de confession musulmane représentatifs des régions linguistiques et de l'Islam en Suisse dans toute sa diversité. Ce «Rassemblement des Suisses musulmans» (RSM) ne constituerait pas une nième association islamique mais devrait offrir un espace citoyen informel d'échange, de réflexion et de proposition (think tank).

La mission du RSM serait de:

  1. Analyser le résultat de la votation du 29 novembre 2009;
  2. Déterminer les causes d'un tel résultat et les moyens d'y remédier;
  3. Etudier et décrire la réalité musulmane dans la Suisse d'aujourd'hui;
  4. Examiner la sous-représentativité musulmane dans le débat public suisse;
  5. Réfléchir à ce qu'il convient aux Suisses de confession musulmane à faire suite à ce résultat;
  6. Entamer un échange avec les divers acteurs de la société: faiseurs d'opinion (intellectuels, médias, sages appartenant aux diverses confessions, etc.), y compris parmi les gens qui ont initié, soutenu ou accepté l'initiative;
  7. Faire des propositions concrètes aux Suisses musulmans;
  8. Faire des propositions concrètes aux faiseurs d'opinion;
  9. Faire des propositions concrètes aux pouvoirs publics;
  10. Communiquer la réalité suisse à l'étranger.