1. L'Esprit de Cordoue

En marge de la visite du Pape Jean-Paul II à Damas, le Père Frédéric Manns, doyen de la faculté des sciences bibliques à Jérusalem (Studium Biblicum Franciscanum) déclarait : « Le nouveau millénaire a besoin de l'Esprit [de Saint François] d'Assise. Mais aussi de l'esprit de Cordoue. A Cordoue, dans l'Espagne médiévale, s'unissaient foi et raison, permettant des avancées remarquables dans les domaines spirituels et matériels. L'Andalousie n'était pas seulement un point de rencontre pour les lettrés, pour les Juifs, musulmans et chrétiens de tous les pays ; s'y était développée une perspective singulière où prévalait une attitude libérale et une ouverture d'esprit excluant le sectarisme et la bigoterie. Cette perspective encourageait l'inter- fertilisation culturelle et intellectuelle. La culture islamique n'avait peur ni de la diversité ni de l'autocritique. Le dialogue religieux était suivi par des réalisations concrètes qui transformaient la vie quotidienne. » (*)

En effet, Cordoue l'andalouse (VIIIème au XIIIème siècle), surnommée « Capitale de l'Esprit », reste un modèle quasi-unique de tolérance, de pluralité culturelle et de cohabitation pacifique entre les trois religions monothéistes issues de la même tradition abrahamique : Judaïsme, Christianisme et Islam.

La tolérance et la liberté intellectuelle ont attiré à Cordoue les persécutés de tous genres qui y affluaient de contrées lointaines. Le métissage culturel à Cordoue a constitué un prodigieux terrain fertile pour l'essor de la pensée, notamment philosophique et a favorisé une formidable floraison artistique, notamment dans les domaines de la poésie et de la musique. Une impressionnante révolution scientifique s'est produite à Cordoue et a touché les domaines des mathématiques, de l'astronomie, de la géographie, de la chimie, de l'agronomie, de la médecine, et bien d'autres. Cordoue fut un creuset d'une science repensée, une science qui se fixe l'homme comme finalité, qui ne se sépare ni de la raison ni de la sagesse ni de la foi, et qui s'interroge sur ses fins avant de chercher les moyens. L'Esprit de Cordoue a donné à l'humanité des monuments de l'intellect à l'instar d'Ibn Roschd (Averroès), Ben Maymon (Maïmonide), Ibn Arabi et Alphonse le Sage.

Cordoue est vite devenue une prodigieuse métropole de plus de 100 000 maisons, d'une population de près d'un million d'habitants. Elle comptait 900 bains publics, de nombreuses librairies et plus de 70 bibliothèques. Les rues de la ville étaient pavées et éclairées. Les habitations avaient des balcons et des conduits d'air chaud pour l'hiver, sous le sol de la mosaïque. Des fontaines artificielles et des vergers ornaient les jardins.

Cordoue a constitué un véritable centre de rayonnement de la pensée et de diffusion du savoir dans l'Europe du XIIème et XIIIème siècles. Elle a été le relais en Europe des cultures de la Grèce et de l'Orient et a fait gagner quelques siècles au renouveau de l'Occident. Les étudiants venaient à Cordoue de partout en Europe : France, Angleterre, Suisse, Italie en quête de science. Ils rentraient chez eux pour transmettre le savoir acquis à Cordoue et construire les premières universités dans toute l'Europe. Cordoue attirait aussi les savants, chercheurs et étudiants de l'Orient.

Certains historiens pensent même que la première Renaissance en Europe n'a pas commencé en Italie au XVIème siècle, mais, au XIIIème siècle, en Espagne.

2. L'Esprit de Genève

2.1. La Genève de l'Esprit

Dès le XVIème et sous l'effet de la Réforme de Jean Calvin (1509-1564) qui a fait de Genève la « Rome protestante », cette ville qu'on surnommera aussi « Cité de l'Esprit », « Citadelle de la Foi », « Cité de la Religion raisonnable », « Cité de la Tolérance » ou « Cité du Refuge » s'est transformée en un symbole d'ouverture et de tolérance, devenant ainsi un lieu d'accueil pour les persécutés. La cité émancipée de Calvin allait vite constituer un centre intellectuel rayonnant sur l'Europe entière.

En 1929, dans son essai politique L'Esprit de Genève, Robert de Traz écrivait : « Privée d'absolu, la paix est sans fondement ». Depuis, Genève s'est profilée comme « l'héritière de la pensée et de l'action d'hommes qui ont proclamé à la face du monde la primauté de valeurs spirituelles et qui incarnent l'esprit de Genève », comme l'a souligné il y a quelques années le Conseiller d'Etat Guy-Olivier Segond. Genève abrite le siège de plusieurs forums de dialogue fertile entre celles et ceux en quête de Vérité, notamment le Conseil œcuménique des Eglises, fondé en 1948 et dont la vocation est de « promouvoir l'avènement d'une seule famille humaine dans la justice et dans la paix ».

2.2. La Genève des Droits de l'Homme

Dans son ouvrage L'épopée de Genève, grandeur du passé, vision d'avenir, le Pasteur Henry Babel a montré comment, à travers les siècles, Genève a toujours su garder le cap sur l'essentiel, c'est-à-dire l'homme. Au XVIIIème siècle, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), citoyen de Genève et auteur du Contrat social, connu pour son « optimisme anthropologique et politique », devait être fasciné par l'attachement de Genève aux valeurs fondamentales de la nature humaine, la dignité de l'être humain et le respect du citoyen, pour proposer cette ville comme une « Démocratie modèle » pour le reste de l'Europe. Genève conserve toujours sa vocation pour les Droits de l'Homme, comme en témoigne la présence sur son sol du siège du Haut Commissariat de l'ONU pour les droits de l'homme et de maintes ONG des droits de la personne humaine.

2.3. La Genève de la Paix

Nombreux événements ont concouru dans l'histoire de Genève pour donner à cette dernière le label de « Ville de la Paix » et affirmer son attachement à la primauté du droit sur la puissance dans les relations internationales et sa préférence pour la négociation au lieu de l'usage de la force militaire. Il y a eu d'abord la fondation en 1830, par Jean-Jacques de Sellon (1782-1839), de la Société universelle de la Paix, un événement précurseur de la fondation, plus tard, de la Société des Nations et des Nations Unies. L'œuvre de Guillaume Henri Dufour (1787-1875), le Traité de l'Alabama (1872) d'arbitrage entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, la désignation de Genève après la première guerre mondiale comme siège de la Société des Nations et de la Conférence du Désarmement, et sa nomination après le second conflit mondial comme capitale économique et sociale du système des Nations Unies, la tenue régulière de rencontres de médiation et de négociation, tout cela a contribué et contribue encore à renforcer la vocation pacifique de Genève.

2.4. La Genève de l'Humanitaire

Lorsqu'on échoue à faire la paix, la guerre s'installe, avec son lot de destructions et de chagrin. Face aux situations de conflits violents, Genève a développé un « humanisme en fonction du malheur » et a inventé une « compassion universelle ». L'œuvre d'Henry Dunant (1828-1910) a fait de Genève le « Foyer de l'Humanitarisme », le « Temple de l'Humanitaire », le berceau du mouvement humanitaire mondial. Le Comité international de la Croix-Rouge, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, le Haut Commissariat de l'ONU pour les Réfugiés, les Conventions de Genève et leurs protocoles additionnels, ainsi que l'ensemble des dispositions du droit international humanitaire, sont tant de symboles d'espérance pour les femmes et les hommes en détresse, indissociables de l'Esprit de Genève.

3. La « Genève Internationale » à l'aube du XXIème siècle

Dans un monde caractérisé de plus en plus par les tensions et l'exacerbation des conflits intercommunautaires, l'aggravation du conflit au Moyen-Orient, et les répercussions des événements tragiques du 11 septembre 2001, la famille humaine a tant besoin de s'attacher à l'Esprit de Genève et de retrouver l'Esprit de Cordoue.

Pour éviter un péril certain, programmé par la logique conflictuelle dans les relations internationales, tout doit être mis en œuvre pour favoriser la communication, l'entre connaissance, la reconnaissance mutuelle, l'échange, le partage dans un climat d'authenticité et de sincérité.

Près de deux siècles et demi après la parution de l'article de l'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot qui fait d'elle un modèle de raison, de sagesse et de tolérance, Genève est aujourd'hui, plus que jamais, fidèle à ces valeurs. Elle a indéniablement une vocation internationale et peut légitimement prétendre au rang de haut lieu de l'harmonie entre les cultures et les civilisations, celui d'une ville-phare qui oriente l'histoire des hommes pour le bien-être de l'Homme.

(*) Source : http://servus.christusrex.org/www1/ofm/pope2/syria/GPsyr12.html